Le caméléon schizophrène
Samedi, mars 6th, 2010Didier Migaud Premier président de la Cour des comptes, Michel Charasse au Conseil constitutionnel. Mais quelle mouche a donc piqué Sarkozy pour qu’il nomme ainsi des socialistes à des postes-clés, visés et espérés par certains caciques de l’UMP ?
C’est très simple : Nicolas Sarkozy est devenu socialiste. Ou plutôt il va essayer de nous faire croire qu’il est devenu socialiste.
Cette réponse, en forme de boutade, résume cependant l’essentiel de la tactique que Sarkozy est en train de mettre en place en vue des prochaines présidentielles.
Pour déchiffrer et comprendre les raisons de celle-ci, essayons de poser les éléments de cette « équation politique ».
1. La situation économique et sociale va continuer à se dégrader. De nouvelles crises – sur les monnaies notamment – se profilent à l’horizon. Conséquences : montée du chômage, accroissement de la précarité, des inégalités… les Français en ont ras-le-bol et sont prêts, au minimum, à suivre une cure d’opposition.
2. Prêts pour une cure d’opposition… mais à condition que celle-ci constitue une alternative sérieuse et crédible.
3. Tel n’est pas le cas. Que l’on se tourne vers le MoDem, le PS, les Verts ou le Front de gauche, rien n’émerge, personne n’est crédible, aucun individu ne semble capable de rassembler, de fédérer une opposition multiforme. Comme la droite au pouvoir, l’opposition – ou plutôt les oppositions - donnent l’impression de ne pas être « en phase » avec les attentes du pays.
Conclusion : les frustrations et insatisfactions continuent de croître sans pouvoir trouver de débouché dans une solution politique crédible. Nous risquons donc fort de nous retrouver face à une situation délétère, potentiellement explosive.
Conscient de cette situation, et du fait que l’UMP va très probablement subir un échec cinglant aux régionales, quelle est la tactique de Sarkozy ?
En premier lieu, ne plus apparaître comme lié à l’UMP, en tout cas à certains responsables de l’UMP auxquels il fera porter le chapeau de la défaite : « tas de connards », « incapables », « nuls et bons à rien », les qualificatifs sont déjà prêts pour flinguer les futurs boucs émissaires.
En second lieu, continuer sa mutation en président caméléon, multiforme et multi-partis, pour aller chasser sur toutes les terres électorales, au gré des vents, des circonstances, des sondages… Comme le Zelig de Woody Allen, nous allons continuer d’assister, éberlués, parfois au cours d’une même journée, aux transformations suivantes :
– le matin un discours sécuritaire, sur la nécessaire chasse aux délinquants, le laxisme des juges et la répression des « voyous » des banlieues (cible électorale : électeurs d’extrême-droite, plus de 65 ans…) ;
– à midi, discours « libéral » sur la nécessité de promouvoir l’esprit d’entreprise, le dynamisme économique (cible électorale : patrons de PME, cadres sup’) ;
– dans l’après-midi, visite d’usine et discours sur la valeur travail, la noblesse de la classe ouvrière, la grandeur des luttes sociales (cible électorale : pêle-mêle les ouvriers, artisans et commerçants) ;
– et le soir, grand discours gauchiste pour dénoncer la finance internationale, les profiteurs et les ploutocrates, vanter l’écologie et la fraternité entre les hommes. Au même moment, Carla s’épanche sur une chaîne de télévision en décrivant la sensibilité de gauche de son mari, son souci des « petits » et des « humbles », sa volonté de « briser les tabous »… Un ange passe, trémolos et violons…
Avec ce comportement de schizophrène, Sarkozy espère atteindre le second tour des présidentielles en présentant non une image mais de multiples images superposées, un kaléidoscope politique, un référent protéiforme capable de s’adapter à toutes les situations.
On atteint là le paroxysme de la manipulation en politique : tout n’est plus que communication, image, rideau de fumée, virtualité. Comme dans un jeu vidéo, Sarkozy va essayer de nous faire croire à un monde, à une image de lui-même, qui n’a plus aucune ressemblance avec la réalité. La « machine à pipeauter » va tourner à plein régime et fonctionner à un rythme dément, la fuite en avant va devenir l’unique mode de fonctionnement du pouvoir.
Jusqu’à ce que, d’une manière ou d’une autre, la machine déraille. Dans quelles circonstances, suivant quel scénario ? Nul ne le sait aujourd’hui. On peut cependant prévoir que ce « retour au réel » sera tout sauf serein. Les Français pourraient alors dire à Sarkozy ce que les habitants de Saint-Mezard disaient de François II en 1559 : « Quel roy ? Nous sommes les roys ; celuy-là que vous dites est un petit reyot de m…, nous lui donrons des verges, et lui donrons mestier pour lui apprendre à gaigner sa vie comme les autres. »
Lundi
© La Lettre du Lundi 2010