D’Hiroshima à Ispahan
Samedi, février 25th, 2012Le 6 août 1945, Little Boy descend dans le ciel bleu d’Hiroshima : 100 000 morts, 150 ou 200 000 sans doute, si l’on inclut les effets à long terme des radiations. Trois jours plus tard, bis repetita à Nagasaki : 60 000 morts, après les centaines de milliers de morts causés par les bombardements incendiaires sur Tokyo et d’autres villes japonaises.
Pourquoi ? Selon l’historiographie officielle, l’objectif était de contraindre le Japon à capituler. Sans la bombe atomique, il aurait fallu des mois, voire des années, pour amener l’état-major japonais devant une table de négociations. « Un mal nécessaire, c’eût été pire s’il avait fallu conquérir le Japon par des moyens classiques » : tel est, en substance, le message que le gouvernement américain fit passer à la postérité pour justifier sa décision d’employer l’arme nucléaire.
Comme souvent en pareille circonstance, la véritable raison était tout autre. Truman savait parfaitement que le Japon était à genoux. Son unique et véritable objectif était d’impressionner Staline, de lui montrer ce qu’il lui en coûterait s’il ne respectait pas les accords de Yalta et de Potsdam.
Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’extrait du film Fog of War que vous trouverez ci-dessous. Robert McNamara, secrétaire à la Défense de 1961 à 1968 sous les présidences Kennedy et Johnson, y expose la situation du Japon en 1945 et reconnaît avoir agi comme un véritable criminel de guerre… (vous trouverez ici la transcription en français des propos de McNamara)
Soixante-cinq ans plus tard, nous nous trouvons dans une situation politique identique en Iran. Pour des raisons avant tout liées à la propagande interne du régime, les dirigeants iraniens cherchent à se doter de l’arme atomique. Il ne s’agit pas ici de nier la menace mais de l’analyser, de la relativiser : l’Iran – la Perse – veut apparaître aux yeux du monde – et notamment de ses voisins arabes – comme une puissance régionale crédible et respectée. D’où la volonté de vouloir inscrire l’arme atomique dans sa panoplie de moyens militaires.
Et puis, en jouant sur la fierté nationale et l’anti-occidentalisme, on contrôle d’autant mieux un peuple rendu schizophrène par la dictature des mollahs, où les références à l’« interdit » ou au « permis » sont à géométrie ultra-variable en fonction de la position sociale de chacun ou des luttes de clans au sein du pouvoir.
Pourtant, depuis plusieurs mois, les gouvernements des États-Unis et d’Israël préparent leurs opinions publiques respectives à l’idée qu’il va falloir « faire quelque chose » vis-à-vis de l’Iran, que la menace est « insupportable » et qu’une frappe préventive, a priori classique (mais l’option des mini-nukes a certainement été étudiée), doit être sérieusement envisagée.
Comme en 1945, les véritables raisons sont tout autres : il s’agit aujourd’hui d’impressionner non plus le camarade Staline mais les membres du bureau politique du parti communiste chinois, de conforter des zones d’influence occidentale en Eurasie.
Depuis des années, les dirigeants chinois ont en effet adopté le dicton américain Go West, young man, go West comme élément central de leur politique expansionniste : Afghanistan (voir notre billet Afghanistan : les véritables enjeux), Iran ou, plus prosaïquement, Chine de l’ouest… Pékin cherche vers l’occident sa Constantinople.
Cette concurrence à l’ouest est, comme on peut s’en douter, insupportable pour les Américains qui considèrent le triangle Karachi-Tachkent-Tbilissi comme un verrou qu’il s’agit de défendre à tout prix car il bloque l’entrée d’une part vers les champs pétrolifères de la péninsule arabique, d’autre part vers la Turquie puis l’Occident. La « théorie des dominos », chère à McNamara, trouve ici un autre terrain où s’exprimer (voir carte).
Mais nous ne sommes plus en 1945, à l’aube d’un monde bipolaire, synonyme de simplicité : les États-Unis sont une puissance déclinante qui essaie de faire encore illusion (voir Sic Transit), Israël mène le géant américain par le bout du nez, comme le cornac guide l’éléphant, et l’amène à prendre des décisions radicalement contraires à ses intérêts (voir L’an prochain à Ramallah).
La situation s’avère donc extrêmement délicate pour les États-Unis qui risquent de se retrouver confrontés à des choix perdant-perdant :
● soit ils n’interviennent pas et, ce faisant, laissent Pékin étendre graduellement son influence à l’ouest de ses frontières. Bons joueurs de go, les dirigeants chinois vont adopter la stratégie de l’encerclement, de l’étouffement, pour arriver à leurs fins ;
● soit ils interviennent ou soutiennent une intervention israélienne. Dans les deux cas, échec garanti : d’une part, sur le plan militaire, le succès est loin d’être assuré. D’autre part, sur le plan diplomatique et stratégique, pas la peine d’épiloguer : les États-Unis n’ont plus le pouvoir d’imposer une solution politique à 10 000 km de leur capitale et, dans cette hypothèse, Israël serait plus un boulet qu’un atout.
La « bonne » solution, s’il en existe une ? Laisser Israël intervenir puis s’en désolidariser. Cynique ? Certes. De la Realpolitik à la Bismarck ? Sans doute. Inenvisageable pour un Président ou futur Président américain, compte tenu du poids du lobby pro-israélien (voir L’an prochain à Ramallah), de surcroît en période électorale ? Assurément. Mais très certainement conforme aux intérêts européens, dont les représentants pourraient alors espérer s’asseoir autour d’une table de négociations, à l’occasion d’un Congrès de Vienne où se réglerait le sort du triangle Karachi-Tachkent-Tbilissi.
Dans le cas contraire, on peut craindre que, de facto, l’Europe ne finisse par se résigner, grignotée progressivement par l’est, à n’être plus que la partie occidentale du continent asiatique.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2012
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