De Nuremberg à Neuilly
Samedi, novembre 26th, 2011Allemagne, années 1930…
Mai 1928 : les élections législatives sont un véritable triomphe pour le SPD, le Parti social-démocrate allemand. Avec près de 30 % des voix, le centre gauche devance nettement les conservateurs du Parti national du peuple allemand (20 % des suffrages) et les centristes du Zentrum (12 %). Les formations traditionnelles dépassent très largement la barre des 60 % des suffrages, si l’on inclut les électeurs des petits partis de droite et de gauche. Les « extrémistes », communistes d’une part, nazis d’autre part, ne recueillent respectivement que 11 et 3 % des votes.
Deux ans plus tard, en 1930, la donne a totalement changé, crise de 1929 oblige. Le SPD ne réalise plus que 24 % des voix, le Parti national du peuple allemand s’est effondré avec 7 % des voix, seul le Zentrum a maintenu son score. Les grands gagnants sont les communistes avec 13 % des suffrages et surtout les nazis qui recueillent plus de 18 %.
En juillet 1932, tout bascule : les nazis emportent l’élection avec plus de 37 % des voix, suivis par le SPD à 22 % et les communistes à 14 %. En quatre ans, la forme de la cellule politique allemande est passée d’une « cellule arrondie » à un « tore ouvert » hypertrophié aux extrémités, notamment à l’extrême-droite (voir Une autre vision de la politique).
France, 80 ans plus tard…
22 avril 2012, 20h00 : Le Pen arrive en tête du premier tour de l’élection présidentielle, avec près de 25 % des suffrages. Sarkozy et Hollande sont au coude-à-coude loin derrière, recueillant chacun 18 à 19 % des voix. Mélenchon flirte avec la barre des 15 %. Les commentateurs parlent de « séisme », « raz-de-marée », « tremblement de terre »… bref toute la phraséologie habituelle de la panique et de la tension. On suppute déjà, en fonction du nom du challenger de Le Pen, sur les différents scénarios du second tour.
48 heures plus tard, l’étude détaillée des résultats montre que, comme en Allemagne en 1932, ce sont les classes moyennes – ou ce qu’il en reste – qui ont majoritairement voté en faveur de Le Pen. Pourquoi ? Par peur, crainte, angoisse que la perte du triple A de la France, les plans d’austérité à répétition, le chômage croissant (malgré tous les artifices pour le dissimuler derrière des radiations massives ou des statuts du type auto-entrepreneur) ne les paupérise encore plus, leur faisant dégringoler toujours plus vite l’échelle sociale.
Comme en Allemagne en 1932, des enfants apeurés se sont agglutinés autour de celui ou celle qui présente toutes les apparences ou caractéristiques d’un chef rassurant, susceptible de redonner espoir et dignité. La raison a cédé le pas à l’instinct, l’intelligence à la trouille.
France, fin 2011…
Scénario catastrophe, délire de Cassandre ? Depuis trois ans, nous n’avons cessé de vous alerter sur l’évolution tragique de notre société, d’en détailler et analyser les maux, de comparer cette dégringolade à celle de la chute de l’Empire romain. Aujourd’hui, nous y sommes. Il serait donc bien naïf de croire que cet effondrement va s’effectuer dans la douceur et la félicité ou qu’il est évitable par des moyens « classiques », du type de ceux qui ont été mis en œuvre – avec le succès que l’on sait - depuis près de quarante ans. Bien naïf également d’espérer pouvoir y échapper…
C’est pourtant ce que chacun, à titre individuel, va tenter de faire, précipitant d’autant la chute collective. Dans une société narcissique où le sauve-qui-peut et le chacun-pour-soi vont devenir les « valeurs » dominantes, confrontés à cette dégringolade du landau que nous évoquions dans Les marches d’Odessa, les Français hésitent entre deux réactions :
● le besoin d’ordre et de sécurité, la recherche de l’homme – ou de la femme – providentiel qui, par un coup de baguette magique, permettrait d’éviter le pire. Cette réaction infantile annihile toute capacité d’analyse et favorise le développement d’une solution « extrême » type Le Pen ou Sarkozy totalement « Poutinisé ». C’est notre scénario « favori », non qu’il nous semble souhaitable mais c’est celui qui nous semble – de loin – le plus probable. Pourquoi ? Parce qu’en ce qui concerne l’analyse et la perspective historiques, la remarque de Thucydide, « l’histoire est un perpétuel recommencement », n’a pas pris une ride en 2 500 ans ;
● le besoin de justice. Même si la majorité des Français n’a pas véritablement compris que la « sublimation » (au sens physique du terme) du capitalisme industriel – basé sur des biens physiques « solides » - en capitalisme financier (devenu totalement « gazeux » car reposant sur de la monnaie virtuelle) a généré l’explosion à laquelle nous assistons, la revendication d’une meilleure répartition des richesses est de plus en plus forte.
En toute logique, cette revendication devrait être favorable à un candidat ouvertement et pleinement « de gauche », type Mélenchon, qui fonde son argumentation et sa démarche sur la nécessité d’une nouvelle « lutte des classes ».
Mais, au sein d’une société française narcissisée et parcellisée, le ressentiment entre mini-corps de métiers et micro-catégories sociales est aujourd’hui tel (aidé en cela par l’huile que n’a cessé de jeter sur le feu, depuis quatre ans, l’équipe Sarkozy), que chacun estime que c’est « l’autre proche », le voisin, qui profite du système, même si, à d’infimes nuances près, il fait pourtant partie de la même classe sociale : c’est à lui qu’il faut « rogner des privilèges » et demander de passer à la caisse, non à une « nouvelle aristocratie » invisible, qui maîtrise parfaitement son « positionnement caché ».
D’où, une fois encore, une situation plus favorable à l’extrémité droite qu’à l’extrémité gauche du tore ouvert : nous ne sommes pas dans une situation type France 1789 ou Russie 1910, où la petite bourgeoisie et la classe moyenne cherchaient, en s’appuyant sur les « classes populaires », à conquérir le pouvoir face à l’aristocratie et à la grande bourgeoisie.
Au contraire, notre situation actuelle s’apparente, selon nous, à celle de la république de Weimar où la classe moyenne prend brutalement conscience de son déclassement et de sa chute et cherche avant tout à s’en protéger. Nous disons bien « avant tout », c’est-à-dire avant de demander des comptes à ceux qui l’ont précipité dans cette situation.
À ce moment-là, prévalent la recherche de la survie individuelle et la quintessence du court-termisme, totalement opposées à la recherche du bien commun et incompatibles avec des solutions à long terme. Même si tous pressentent que la « maxi-dose » de Le Pen/Sarkozy est létale, chacun accepte de l’avaler car il en espère ou en attend un soulagement à court terme.
L’élément déclencheur pourrait bien être une nouvelle flambée de violence dans les banlieues, laquelle accélèrerait le déplacement des électeurs vers l’extrémité droite du tore ouvert. Sarkozy hésite peut-être à appuyer sur le bouton, craignant que les conséquences de l’incendie ne profitent plus à Le Pen qu’à lui. Mais il sait aussi que sa réélection sera facilitée s’il se trouve face à elle au second tour…
Ne soyez donc pas surpris si, entre janvier et avril 2011, un dérapage policier ou tout autre événement de ce type, survenu « par hasard », dégénère en une nouvelle « guerre des banlieues », abondamment relayée par Paris Match et TF1. À chacun sa manière pour incendier le Reichstag…
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011
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