Le monde des images (1)
Samedi, mars 19th, 2011
Il y a deux ans, dans un billet intitulé Un faisceau d’indices inquiétants, nous exposions pourquoi, dans le domaine des libertés publiques, les mesures mises en œuvre par Nicolas Sarkozy constituaient, compte tenu de leur accumulation, une menace sérieuse pour les libertés publiques alors que, considérées isolément, elles ne semblaient pas présenter un tel risque.
Nous allons aujourd’hui essayer d’appliquer cette méthode, dite du « faisceau d’indices », à un tout autre sujet : celui de l’écrit – de la « communication écrite » pour employer un terme contemporain – qui est peut-être en train de régresser dans nos échanges, laissant la place à d’autres formes de « communication ».
L’élément déclencheur
Comme souvent lors de toute évolution au départ peu perceptible, un élément a priori de peu d’importance révèle à un moment donné la nature du phénomène. Ici, l’élément déclencheur a été l’arrivée sur le marché des « tablettes », plus particulièrement la publicité réalisée par Apple à l’occasion du lancement de l’iPad.
Les affiches d’Apple comportaient plusieurs visuels, dont un échange écrit via Twitter que nous reproduisons ci-dessous. Les dialogues sélectionnés par les marketing men (et women !) d’Apple y sont d’une pauvreté affligeante : « Le soleil brille et pourtant il pleut ! Comment est-ce possible ?… Je viens juste de manger le meilleur sandwich de ma vie… J’ai hâte de voir ma sœur demain… J’ai couru 10 km ce matin. »

Une question idiote et trois remarques nombrilistes, juste un cran au-dessus du « pipi, caca, boudin ». On peut cependant supposer que le choix de ces phrases a été effectué par Apple et son agence de publicité après mûre réflexion, ce qui montre dans quelle haute estime ils tiennent leurs contemporains. De même, bien que la possibilité technique existe, ce n’est pas un hasard si l’iPad n’est jamais présenté en usage « lecteur d’e-books » ou « liseuse électronique ». À Cupertino comme à l’Élysée, exit La princesse de Clèves !
Enfin, cette tablette n’inclut aucune fonction « écriture » qui permettrait de prendre des notes manuscrites afin que ce texte manuscrit puisse être ensuite transcrit en caractères d’imprimerie. Elle n’est pas conçue pour être utilisée avec un stylet mais uniquement avec le doigt, celui-ci ayant pour fonction de sélectionner avant consommation des « applications » approuvées par Apple. En résumé, un outil 0 % création, 100 % consommation où l’écrit hérite de la portion congrue…
L’élément déclencheur que nous mentionnions plus haut se révèle en fait posséder toutes les caractéristiques d’un premier indice. Partons à la recherche du deuxième.
Réapprendre à écrire
Depuis quelque temps, une nouvelle « tendance » est apparue dans le domaine de la formation professionnelle, dispensée dans le cadre des entreprises : le stage d’orthographe, pudiquement rebaptisé « Améliorez votre communication écrite » ou « Rédigez des écrits clairs et percutants ».
La raison de cette évolution est fort simple : au sein des entreprises et des administrations, les échanges par mail deviennent de moins en moins intelligibles, faute d’une maîtrise suffisante des règles syntaxiques et orthographiques. Résultat : des incompréhensions, des quiproquos, des consignes mal comprises sur le mode « J’ai cru que tu voulais dire que… ».
Le phénomène n’est pas confiné à des collaborateurs n’ayant pas ou peu suivi d’études supérieures mais il est maintenant monnaie courante au niveau Bac +3 à Bac +5, notamment (mais pas exclusivement, loin de là !) parmi ceux ayant une formation supérieure scientifique.
Dessine-moi un mouton
Un autre indice de cette quasi « incapacité d’écrire » - en tout cas correctement – c’est l’usage tous azimuts du logiciel PowerPoint qui, partout dans le monde, est devenu le support de communication privilégié dans l’univers professionnel. Faute de pouvoir ou savoir rédiger un texte quelque peu structuré (du type « énoncé du problème, solutions possibles, recommandations, conclusion »), les idées sont synthétisées sous forme de schémas, graphes, images et autres représentations visuelles.
Le schéma ci-dessous, créé sous PowerPoint par les services de l’armée américaine, a pour objectif de présenter l’état de la situation en Irak. Sur le mode ironique, on n’est guère étonné de constater que les Américains s’y soient embourbés quand on considère la « bouillie pour chats » qui tenait lieu de support à la réflexion stratégique.

Le problème a bien sûr été identifié et les « ravages » de PowerPoint décrits avec force détails dans un excellent article de la revue Armed Forces Journal de juillet 2009. Intitulé Dumb-dumb bullets. As a decision-making aid, PowerPoint is a poor tool (que l’on pourrait traduire par « Les munitions – ou les puces – de la crétinerie. Comme outil d’aide à la décision, PowerPoint est un piètre instrument »), vous pourrez en trouver ici le texte intégral (en langue anglaise).
L’auteur, T.X. Hammes, explique avec force détails les dégâts liés à l’utilisation de PowerPoint dans les processus de décision de l’armée américaine : réduction des idées complexes à quelques « puces » sur une diapositive, trop d’informations non développées sur chaque diapositive, baisse de la qualité de l’information, accélération de la prise de décisions en se basant sur des informations trop parcellaires, concentration au sommet des prises de décisions… Bien évidemment, ces remarques énoncées pour l’armée américaine sont valables pour toutes les organisations - publiques ou privées - où PowerPoint est devenu le support majeur (sinon unique) dans la prise de décisions.
Pour caricaturer (à peine…), l’usage massif de PowerPoint a pour conséquence qu’une seule personne (au sommet) prend un maximum de décisions par jour à l’issue de présentations d’une durée moyenne de 20 minutes, où toutes les idées complexes ont été transformées en listes à puces, schémas et images. Un outil parfaitement adapté à l’hyper-présidence…
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Nous continuerons cette analyse dans le billet de la semaine prochaine, en examinant de nouveaux indices, révélateurs du passage du monde de Gutenberg à celui de Mc Luhan.
Lundi
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