Quand la Chine tremblera
Dimanche, décembre 5th, 2010
Le 5 novembre 2010, interviewé sur France-Inter, Michel Rocard disait : « Le développement économique de la Chine entraîne nécessairement celle-ci vers plus de démocratie. Les pancartes sur les droits de l’homme [pendant la visite à Paris du président chinois Hu Jintao] n’ont aucun effet. Ce qu’il faut, c’est négocier avec les Chinois pour améliorer les équilibres mondiaux… Négocier, c’est ce que nous avons réussi en Nouvelle Calédonie. »
On voudrait croire ce sage conseil de Michel Rocard. Mais le futur de la Chine la conduit-elle vers plus de démocratie ou vers un effondrement économique et social plutôt favorable à un régime autoritaire quel qu’il soit (le parti communiste ou ce qui lui succéderait) ?
Ce pays immense achète aux entreprises occidentales ou japonaises des avions, des trains à grande vitesse, des centrales nucléaires, des voitures haut de gamme. Il a entrepris des investissements gigantesques (barrage des Trois Gorges sur le Yang-tseu-Kiang, lanceurs et navettes spatiales, par exemple), il a conclu dans le monde entier - et spécialement en Afrique - des contrats d’approvisionnement en pétrole et en métaux précieux.
La Chine prête aussi des sommes gigantesques aux États-Unis en achetant leurs bons du Trésor.
Cela peut-il durer alors que la Chine vit avec deux menaces majeures ?
La dette publique américaine
La dette publique américaine dépasse en 2010 treize mille milliards de dollars (voir le livre d’Édouard Tetreau, 20 000 milliards de dollars publié chez Grasset). Or les leçons de l’histoire nous apprennent que les dettes publiques trop importantes ne sont que très partiellement remboursées, par un jeu de restructurations successives négociées entre pays créanciers et débiteurs. À titre d’exemple, la Gefip, société de gestion de portefeuilles, indique dans son bulletin du 2e trimestre 2010, qu’à peine 10 à 20 % des dettes de guerre furent remboursées après la Première Guerre mondiale.
Que fera la Chine de ses avoirs en bons du Trésor américains si leur valeur s’effondre ? Qui prendra le risque de les lui racheter ? Personne.
Ainsi ce pays a placé depuis des années des milliards de dollars, peut-être en pure perte.
La menace sociale interne
Il aurait pu les investir chez lui, et il commence à le faire sous la pression des grèves, en mesures sociales (mutuelles de santé, retraites, hausses des salaires), environnementales (reconversion des installations polluantes) ou sanitaires (contrôle drastique des procédés de fabrication des produits alimentaires, médicaments, jouets).
Environ trois cent millions de Chinois appartenant à la classe moyenne s’en sortent bien, voire très bien pour certains. Mais, face à eux, le milliard de Chinois à l’écart de cet enrichissement supportera-t-il encore longtemps ces salaires de misère, cette absence de sécurité médicale, ces scandales de produits toxiques, ces installations polluantes meurtrières ? La capacité de contrôle de sa population du gouvernement chinois sera-t-elle suffisante pour éviter une explosion sociale généralisée ?
Cette éventualité est loin d’être chimérique.
Jordan Pouille, journaliste cité le 5 novembre 2010 par le site Mediapart, donne un exemple très symptomatique des conditions misérables des ouvriers chinois : à Lanzhou, capitale de la province du Gansu au centre de la Chine, ville considérée comme l’une des plus polluées du monde, une ouvrière d’une usine d’engrais chimiques gagne 980 yuans (125 euros) par mois, heures supplémentaires comprises, en travaillant 6 jours sur 7, de 8h00 à 21h00. Pour apprécier le salaire, il faudrait connaître le niveau des prix locaux mais, s’agissant des horaires de travail, nul besoin d’étalon : 72 heures par semaine !
Tout près de là, un autre exemple filmé diffusé sur Arte, sans aucune valeur statistique mais si symbolique celui-là : un grand pont, un barrage en aval et, près du barrage, un homme qui récupère les cadavres des habitants tombés du pont, suicidés ou tués, et… les vend aux familles des disparus, affichant son numéro de téléphone en grosses lettres blanches sur la montagne près du barrage !
Faut-il souhaiter cet effondrement de la Chine ? Certainement pas. Ce serait simplement déplacer le problème vers un avenir extraordinairement inconnu, ce qui n’est pas responsable. Il faut tenter de l’éviter, en complétant le conseil de Michel Rocard : négocier, négocier toujours avec ce pays gigantesque et fragile à la fois, rechercher avec lui les solutions vers un meilleur équilibre en Chine et dans le monde. Mais, avant de négocier avec ce colosse, construire un rapport de forces favorable ! La France seule n’y réussira pas ; elle doit s’associer à l’Allemagne au moins, à l’Angleterre si possible, à l’Union européenne idéalement, aux États-Unis certainement, à la Russie peut-être.
Un homme d’État français, Jean-Pierre Raffarin, jouit en Chine d’un grand crédit depuis que, Premier ministre de la France, il a eu le courage physique d’aller sur place en pleine épidémie de grippe, brisant l’ostracisme qui accablait alors ce grand pays. Il y fait de fréquents voyages (une dizaine en 2010 avec celui qu’il vient d’achever pour présenter Jean-François Copé aux dirigeants chinois). Cet homme d’État pourrait jouer un rôle utile dans cette négociation Chine-Europe ou Chine-G20 que je crois indispensable de rendre désormais permanente, dans le même sens que les négociations quasi-permanentes à l’Organisation mondiale du Commerce.
Mardi
© La Lettre du Lundi 2010
Pour accéder aux commentaires et/ou rédiger un commentaire, cliquez sur « Comments » ci-dessous