Révolution ou jacqueries ?


« Tout le monde semble d’accord pour dire que la théorie monétaire est fausse, et pourtant elle continue de régenter l’économie.
Tout le monde admet que les banques nous ont planté et pourtant ça continue comme avant.
Tout le monde convient que Sarkozy détruit la République et on ne l’en empêche pas.
Tout le monde est d’accord pour affirmer que l’économie de marché ne peut pas résoudre les problèmes écologiques (intérêts privés plus forts que l’intérêt général), mais aucune proposition n’émerge…
Qu’est-ce qui se passe ? Quel est cet état de la société qui laisse faire, en le sachant, ce qui nous conduit droit dans le mur (à mon avis le point de non retour est dépassé) ?
Impuissance apprise à l’école (le premier apprentissage social des collégiens français est qu’ « on n’y peut rien ») ? Mais ce n’est vrai que pour la France. Position suicidaire ? Puisqu’on n’y peut rien et qu’on est trop nombreux, fonçons : quand la moitié de l’humanité aura crevé, on pourra réfléchir entre élites survivantes à comment continuer.
Autre approche du problème : que se passe-t-il dans la tête d’un banquier qui sait (forcément) que la spéculation ne produit pas de richesse - donc appauvrit le monde - et qui spécule quand même ? Rien de plus que « après moi le déluge » ?
Je ne crois pas qu’on puisse vivre dans la mauvaise foi consciente ; je crois que les individus et les groupes arrivent à se fabriquer une vision de la réalité qui justifie leur pratique. Mais là, vraiment, la distorsion est si violente, comment font-ils ? Et la question vaut aussi bien pour les Yankees du Sénat américain que pour les Français de la Sarkozie. »
  

Cette réflexion que nous a adressé un lecteur souligne une perception, sinon généralisée, du moins partagée par un nombre croissant de personnes. Elle traduit un sentiment d’impuissance, auquel s’ajoute la sensation d’un aveuglement général, ou plutôt d’un déni de la réalité, face à ce qui s’apparente de plus en plus à une perpétuelle fuite en avant, voire, dans certaines circonstances, à un quasi-suicide collectif.
  
  
Un sentiment d’impuissance
  
Au constat de ce lecteur, « Aucune proposition n’émerge », on peut essayer d’apporter une double explication :

les solutions et recettes employées dans le passé semblent aujourd’hui inopérantes. Ainsi, promettre (comme le fait aujourd’hui le Parti socialiste dans la perspective d’un retour au pouvoir en 2012) de revenir à la retraite à 60 ans sans remettre complètement en cause notre « système économique » est totalement irréaliste… ou intellectuellement malhonnête.

mais il semble de plus en plus difficile de penser un « système global ». Le niveau de complexité atteint par la civilisation occidentale, l’impression de « mikado inextricable » qui prévaut, expliquent peut être ce sentiment d’impuissance.

  
Traduction de cette « inaptitude à penser », depuis la disparition des « régimes socialistes », il n’y a plus ni alternative à un système économique dit capitaliste qui est désormais l’unique référent sur la planète, ni même existence d’une idéologie politique « alternative » globale.
  
En ce sens, même si la mouvance altermondialiste et écologiste entend proposer un autre modèle de développement, on ne peut pas le définir comme un système économique et politique « complet », tout au plus comme le brouillon d’une alternative.
  
D’où le sentiment d’impuissance. Comme le souligne notre lecteur, malgré la conscience ou la certitude que nous vivons l’absurde, que nous sommes engagés sur la voie d’une régression, la « révolution » (au sens de changement radical et profond d’un système politique et économique) ne peut s’enclencher, faute de direction dans laquelle s’engager.
  
  
Un « nouveau 1789 » ?
  
Si l’on compare les conditions politiques et économiques actuelles à celles qui prévalaient il y a un peu plus de deux siècles, on observe en effet deux différences majeures :

• d’une part, il existait une alternative « complète », crédible et validée historiquement, à la royauté : la république, qui bénéficiait de surcroît d’une pensée politique contemporaine extrêmement riche.

• d’autre part, sur le plan économique, la bourgeoisie naissante aspirait à la création d’un système où l’argent serait la seule référence, indépendamment du rang ou de la naissance.

Tout concourrait donc à « l’aptitude à penser » : le cadre du changement possible était définissable. Rien de tel aujourd’hui.
  
Toutes proportions gardées, nous nous trouvons plutôt dans une situation de « fin de civilisation occidentale » (voir en ce sens l’article de François Roddier, La fin des espèces et des civilisations), qui pourrait s’apparenter à la fin de l’Empire romain : les structures publiques se délitent (privatisations, efficacité en baisse), les inégalités se creusent entre riches et pauvres, le pouvoir politique est de plus en plus brutal et de moins en moins efficace (Sarkozy illustre parfaitement cette tendance)… et aucune alternative ne prend corps. De plus, les « barbares » (c’est-à-dire d’autres civilisations, d’autres modes de pensée, d’autres valeurs) contestent et menacent un système qui semblait, deux décennies auparavant, parachevé et immuable.
  
Dans ce contexte, les réactions des citoyens pourraient se traduire par des « jacqueries », des mouvements de contestation cherchant à préserver un peu de bien-être ou à éviter la dégringolade vers la misère, plutôt que par des « révolutions » où il y a remise à plat de tout le système puis création de structures et modes de fonctionnement totalement nouveaux.
  
La « réforme » des retraites illustre parfaitement cette tendance : nous assistons à une « jacquerie » pour maintenir un peu de bien-être - la retraite à 60 ans ou une définition plus large de la « pénibilité du travail » - alors que le fond de l’affaire – mais là l’approche est « révolutionnaire » - c’est une mise à plat complète des rapports entre capital et travail (voir en ce sens Retraites : l’arnaque). Très modestement, on pourrait imaginer une fiscalité qui impose essentiellement les revenus du capital ou la détention du capital et quasi-exonère les revenus du travail. Mais quel homme ou femme politique avance aujourd’hui de telles propositions ? Quel groupe de travail ou think tank aborde le sujet sous cet angle ? Aucun.
  
Il est donc fort peu vraisemblable que les « atomes » isolés que nous évoquions dans le billet de la semaine dernière aient, dans ces conditions, l’ambition, la volonté et la capacité collectives de tenter une « sortie par le haut » en imaginant une « nouvelle civilisation ». Ils essaieront plutôt, chacun à leur manière, individuellement ou par petits groupes (dans le cadre d’une « communautarisation » qui va s’accélérer), avec des réactions et des initiatives parfois contradictoires, de sauver leur peau et de s’adapter à cette entrée dans un nouveau Moyen Âge où, tous le pressentent, demain sera plus difficile qu’aujourd’hui.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2010

8 Responses to “Révolution ou jacqueries ?”

  1. didier Says:

    Je n’ai pas le souvenir que l’école nous apprenne l’impuissance à changer la situation. Justement l’histoire (ancienne) nous est apprise et nous rappelle les révolutions.
    Par contre, je me souviens de l’instruction civique et du rôle des députés, qui sont théoriquement la représentation du peuple et qui ont théoriquement le pouvoir législatif pour éviter les révolutions

    => que font ils ? RIEN ou pas grand-chose.
    => pourquoi sont ils endormis ?
    => impuissants ou corrompus ?

  2. POCCACHARD Says:

    Le fond du problème est que nous sommes dans un monde global et ouvert, et nos hommes politiques sont devenus impuissants au niveau de la Nation. Peut être pourraient-ils agir au niveau de l’Europe, mais ayant peur de perdre un pouvoir illusoire ils préfèrent mettre sur le dos de cette même Europe la raison de leurs impuissances. Et puis il y a la surpopulation mondiale qui fait que la loi de Darwin reste la règle car il faut bien survivre. Alors les grandes théories et les partis politiques et syndicats ne servent plus que de miroir aux illusions. Je n’ai donc pas de solutions à proposer, sinon de relire “le Prince” de Machiavel ou l’”Art de la guerre” de SU TZU.

  3. Claude HB Says:

    On nous rebat les oreilles de mondialisation, de grands équilibres démographiques et financiers, du capitalisme comme seule voie possible après la chute du mur de Berlin. La peur de perdre ce qu’il nous reste en découle. Chacun se recroqueville dans son cocon en espérant des jours meilleurs. De jours meilleurs, il n’en viendra cependant pas, pour la grande majorité d’entre nous. Quand on en a fini des rêves, de l’utopie et de la révolte, on en revient à l’asservissement mérité. Seul un nouveau message messianique et révolutionnaire nous sortirait d’une anesthésie coupable. Qu’Eric Woerth soit toujours ministre alors que le nombre de charters vers la Roumanie augmente n’est pas acceptable. C’est pourtant accepté

  4. Brighelli Says:

    Toujours aussi stimulant.

  5. luc Says:

    les questions de ce lecteur, dont je suis solidaire dans ce qui l’amène, me paraissent à peu près aussi ingénues que ses affirmations sont, pour le moins, discutables.

    1) “que se passe-t-il dans la tête d’un banquier qui sait (forcément) que la spéculation ne produit pas de richesse - donc appauvrit le monde - et qui spécule quand même ? Rien de plus que « après moi le déluge » ?”

    En bien : oui !

    2) “Je ne crois pas qu’on puisse vivre dans la mauvaise foi consciente”.

    Mais si !

  6. baillergeau Says:

    Depuis la mise en lumière de la Grande Crise, des événements petits ou moyens, nous obligent à réagir avec l’affreux sentiment que leur mise en musique n’est pas du fait de nos stratèges, mais de celui en place à l’Elysée, que nous ferions bien de ne pas sous-estimer, tant sur le plan stratégique que tactique.
    Il sert mieux les siens que nos chefs servent nos idéaux et il est à l’initiative plus souvent que les nôtres.

    Au lieu de partir des brêmes distribuées par Sarko, ne pourrions-nous prendre en main les deux dossiers dont tout découlent aujourd’hui ?

    A/ Bâle III et le G20 à venir vont parler béquilles, sans s’attaquer la maladie – elle est connue et les remèdes aussi – des actions non-violentes mais ciblées peuvent modifier la situation – reste un effort de vulgarisation que nos experts seraient faire.

    B/ Le drame de la «nudité» de l’Europe dans la crise grecque appelle, à sa mort ou à sa résurrection par l’alliance structurelle et par étage de l’Allemagne et de la France, sur laquelle d’autres pays viendront se greffer dans une transparence absolue.

    Tout autre sujet important me semble secondaire.
    La France ne peut parler à ses citoyens et aussi aux autres que si elle est au clair sur ces deux sujets.

    http://legueduyabboq.blog.lemonde.fr

  7. admin Says:

    Vos différents commentaires traduisent bien, chacun à leur façon, le sentiment d’impuissance exprimé par notre lecteur : « que font nos députés ? Nos hommes politiques ? », « Oui, les banquiers sont avant tout cupides »… ainsi que l’absence de réponse globale et consensuelle : relire Machiavel ou Sūn Zĭ, relancer l’union de l’Allemagne et de la France, voire espérer un « nouveau message messianique et révolutionnaire ».

    Si réponse globale il peut y avoir, il est sans doute trop tôt pour qu’elle émerge : en attendant la Renaissance, il a fallu traverser le Moyen Âge (que les Américains appellent Dark Ages, s’inspirant du latin saeculum obscurum). Comment traverser les ténèbres ? Nous aborderons certainement cette question dans de prochains billets.

    Lundi

Leave a Reply