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Sic transit

Samedi, septembre 25th, 2010

  
L’avis de décès est paru le 4 septembre dernier, à la Une du New York Times, sous la plume de Thomas Friedman, trois fois prix Pulitzer, qui signe un article intitulé Superbroke, Superfrugal, Superpower? : la superpuissance américaine est morte.
  
On ne peut guère soupçonner Friedman d’être un pacifiste, anti-impérialiste et liberal (au sens américain du terme, c’est-à-dire très à gauche) : partisan de l’intervention américaine en Irak en 2003, il était alors persuadé que Saddam Hussein détenait des « armes de destruction massive » et critiquait très durement la position française sur ce dossier. Aujourd’hui, dans son article cité en référence, il décrit l’Europe comme wimpy : peureuse, froussarde, une poule mouillée. Bref, Friedman est un « patriote américain » et il a dû rédiger cet article avec un nœud dans l’estomac.
  
Les raisons de ce décès ? L’État fédéral, les États fédérés et les ménages américains sont ruinés, après des décennies de vie à crédit et de désindustrialisation. Le dessin humoristique que nous avions reproduit dans notre billet de mars 2009, Le jour où le dollar s’effondrera, est plus que jamais d’actualité : les États-Unis ne produisent plus que de la dette… et des pauvres (un Américain sur sept vit sous le seuil de pauvreté, se nourrissant grâce aux food stamps, l’équivalent moderne de la soupe populaire).
  
  
Les étapes de la dégringolade
  
Il est fort probable que les élections de novembre enverront au Sénat et à la Chambre des représentants une majorité d’élus républicains tendance populiste qui vont tirer à boulets rouges sur les « incapables de Washington » et le « socialiste Obama ». La paralysie de l’État fédéral, le trouble et le chaos politique sont donc assurés pour les deux prochaines années. Compte tenu de l’état dramatique des finances publiques, la « note » des États-Unis va être dégradée par les agences spécialisées type Moody’s et la glissade va démarrer, sans que rien puisse l’arrêter : nouvelle crise financière, effondrement du dollar, bref un scénario qui ressemblera peu ou prou à celui du billet que nous avons rappelé plus haut.
  
Les Anglais l’ont d’ailleurs bien compris : dans une situation presque analogue à celle des États-Unis et non protégés par le rempart de « quasi-zone Mark » que constitue l’Euro, ils se sont empressés de mettre en place un plan de réduction des déficits publics absolument ahurissant afin de jouer les « fayots » auprès des marchés financiers et de ne pas se trouver pris dans le maelström américain. Ce plan va appauvrir encore un peu plus – s’il était possible -  la lower middle class anglaise mais le Premier ministre Cameron et son ministre des Finances Osborne ne sont pas à cela près pour sauver les fortunes de la City.
  
  
Un autre monde
  
Il va donc nous falloir « apprendre à comprendre » un autre monde où les règles du jeu seront fondamentalement différentes :

  • Le dicton selon lequel « ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique » appartient désormais au passé : les États-Unis en tant que pays et les ménages américains vont se retrouver le nez dans la poussière, mais pas les très grandes entreprises américaines (voir notre billet Le monde selon Picsou) qui ne seront bientôt pas plus américaines que britanniques ou chinoises.
    Nous retrouvons là une des caractéristiques majeures de ce début du XXIe siècle : le capital est devenu totalement apatride, son lien avec un pays d’origine est de plus en plus ténu. Le capital va où il y a de l’argent, il n’est pas - ou plus - patriote.
  • Dans ces conditions, parler encore d’« impérialisme américain » est de plus en plus risible. Comme les enfants, c’est jouer à se faire peur avec un grand méchant loup qui perd aujourd’hui ses derniers crocs en Irak et en Afghanistan.
    L’« impérialisme » de demain sera apatride et l’apanage de très grandes entreprises qui ont désormais les moyens de se payer des armées privées pour mettre la main sur des puits de pétrole, des gisements de gaz, voire une zone géographique à l’intérieur d’un pays… mais la « main de Washington » ne sera bientôt plus que l’ombre de ce qu’elle fût : dès le sud du Rio Grande, elle rencontrera l’opposition mexicaine ou brésilienne.
  • Pour la première fois depuis un siècle et demi, nous allons vivre dans un monde où il n’y a plus de leader mondial, la Chine n’ayant pas, à ce stade, la capacité de remplacer dans ce rôle les empires britannique puis américain. Dans ce nouveau Moyen-Âge que nous avons déjà évoqué, il n’y aura plus d’acteur central autour duquel tout gravitera mais, suivant les régions et les périodes, des figures dominantes constamment challengées.
    Le « jeu » politique, économique, financier, militaire et diplomatique va donc devenir beaucoup plus complexe et confus avec, dans les principaux rôles, d’une part des TGE qui vont renforcer leur puissance, d’autre part des États occidentaux affaiblis ou en voie d’affaiblissement, enfin les États du groupe BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) encore sur une pente ascendante, au moins pour quelque temps. Ces différents acteurs vont, au gré des circonstances et de leurs intérêts, s’allier ou se combattre, sans oublier tout le registre intermédiaire entre ces deux extrêmes.

En 1992, après la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS, l’écrivain américain Francis Fukuyama défendait l’idée selon laquelle nous avions atteint la « fin de l’histoire », la démocratie libérale étant l’objet d’un consensus mondial… C’est évidemment tout le contraire qui est en train de se produire : l’histoire du XXIe siècle sera celle de la complexité.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2010