Mourir pour un iPhone
Samedi, mai 29th, 2010« Nous sommes comme des prisonniers.
Nous n’avons pas de vie.
Nous travaillons, c’est tout. »
« L’idée selon laquelle, sans ces usines, les ouvriers mourraient de faim
est un mensonge que les dirigeants utilisent
pour masquer leur culpabilité. »
Témoignage d’ouvriers chinois
The National Labor Committee
Il s’appelait Li Hai. Il avait 19 ans. Mardi dernier, le 25 mai, un peu après 6h00 du matin, il est monté sur le toit de son usine à Shenzhen, non loin de Hong-Kong, et s’est jeté dans le vide pour mettre fin à ses jours.
Depuis le début de l’année, une dizaine ouvriers de l’usine Foxconn se sont ainsi suicidés. L’« événement » a eu un certain retentissement médiatique car cette usine fabrique et assemble l’iPhone d’Apple mais également des produits pour d’autres marques-phares de l’industrie informatique, comme Dell, Nokia ou Hewlett-Packard. De là un début de polémique sur les conditions de travail chez Foxconn, des démentis d’Apple qui promet une enquête… bref une vaguelette dans la masse d’informations qui déferle chaque jour.
L’affaire mérite cependant que l’on s’y arrête car elle est symbolique à plus d’un titre.
L’envers du décor
En premier lieu, elle met en lumière les conditions de travail en Chine et
l’envers du décor du « miracle économique chinois ». Par exemple, peut-on encore parler d’« usine » quand on sait que celle de Foxconn à Shenzhen concentre 300 000 ouvriers sur un peu plus de 3 km² ? Six jours sur sept, 10 heures par jour au minimum sans compter les heures supplémentaires, on y trime pour un salaire d’une centaine d’euros par mois.
On devrait plutôt parler d’un immense camp de travail car c’est bien ce dont il s’agit : ateliers, réfectoires, dortoirs, contrôle permanent des ouvriers par la milice de l’entreprise, interdictions en tout genre… voilà le quotidien pour des millions de travailleurs chinois qui fabriquent – entre autres – nos vêtements, toute la gadgeterie électronico-informatique que nous utilisons chaque jour, nos futures voitures… sans oublier les couronnes et les bridges utilisés par les dentistes français !
Le tout dans des conditions de travail plus proches de celles de l’Angleterre du XIXe siècle que d’un pays civilisé du XXIe siècle. Dans les mines de charbon chinoises, on se croirait d’ailleurs revenu à l’époque de la révolution industrielle : des néo-esclaves triment 10 à 12 heures par jour pour un salaire de misère, sous la menace permanente d’un coup de grisou ou d’un effondrement des galeries (2 631 morts « officiels » en 2009 dans les mines de charbon en Chine).
Silence radio
Face à cette situation, comment réagit le monde occidental ?
Réponse : globalement, il s’en désintéresse complètement.
Si l’on tient compte des réactions en fonction des clivages politiques, la droite préfère souligner (pour l’admirer ou s’en inquiéter) le « miracle économique chinois », l’amélioration des conditions de vie pour un nombre croissant d’habitants, le sens du travail et de la discipline des Chinois… en résumé tous les aspects positifs liés au développement du capitalisme et de l’économie de marché.
Quant à la gauche, elle est mal à l’aise quand il s’agit de critiquer la Chine et de « taper » sur les dirigeants chinois. Historiquement habituée à dénoncer « l’impérialisme américain », elle apparaît tétanisée et aphone face à un régime « communiste », « de gauche », qui ressemble cependant plus au Second Empire autoritaire de Napoléon III qu’au paradis des travailleurs.
Résultat : silence radio, ou presque. L’exploitation humaine à visée industrielle la plus importante de l’histoire de l’humanité se déroule sous nos yeux sans, au fond, susciter d’interrogations ou de critiques majeures. On souffre en silence derrière le rideau de bambou.
Pour un protectionnisme européen
Sur un mode ironique, on pourrait décrire ce système économique comme celui de la « double peine » : peine pour les ouvriers chinois qui travaillent dans des conditions quasi-esclavagistes, peine pour les ouvriers européens qui ont vu filer leurs emplois en Asie et se retrouvent au chômage.
Cette situation soulève, une fois de plus, la question de la mise en place d’un protectionnisme européen. La morale et le bon sens politico-économique devraient nous inciter à taxer les produits importés de pays à bas salaires afin de compenser le déséquilibre ahurissant de rémunération entre un ouvrier français et un ouvrier chinois, payé 35 à 40 centimes d’euros par heure.
En effaçant ainsi l’écart de prix de revient entre production intra-européenne et production extra-européenne, on ferait d’une pierre deux coups :
– on réduirait le nombre de délocalisations et, plus globalement, la désindustrialisation à laquelle nous assistons, avec la perte de compétences et de savoir-faire qu’elle entraîne ;
– on réduirait également la chasse constante à « l’esclave le moins cher » à laquelle se livrent les TGE (très grandes entreprises) pour produire au moindre coût, ainsi que les effets pervers d’une industrialisation « sauvage » dans les pays victimes de cette chasse : exode rural massif, désertification des campagnes, urbanisation anarchique et non maîtrisée, problèmes d’accès à l’eau potable… la liste est loin d’être close.
Bien sûr, cette proposition protectionniste rencontre une objection « classique » : « si nous fermons nos frontières, les autres feront de même et nous n’exporterons plus. »
Il faut pourtant se rappeler que 63 % du commerce extérieur de la France s’effectue avec nos voisins européens et 80 % avec le « monde occidental » en général (voir statistiques du commerce extérieur). Nous ne sommes donc pas dépendants d’exportations à destination de pays à bas salaires.
De plus, ne rêvons pas : le continent asiatique forme aujourd’hui des ingénieurs à la pelle et n’a déjà plus besoin de nos « cerveaux » pour créer les Airbus ou les Arianespace qui lui font encore défaut. Donc inutile de rêver à des contrats type TGV ou centrales nucléaires en échange d’une quelconque ouverture de nos frontières. Cette époque est révolue.
Aujourd’hui, ce que nous avons de plus précieux à exporter, c’est – si nous en sommes encore capables – notre volonté et notre intransigeance pour défendre et promouvoir les droits de l’homme et la démocratie et, au-delà, un modèle de société où l’homme n’est ni un outil pour produire, ni une machine à concommer. Jouer les carpettes pour vendre un TGV ou quelques Airbus peut apporter un bénéfice à court terme mais certainement pas nous positionner comme une « grande nation » ayant la capacité de rayonner, de porter un message à visée universelle et de donner un espoir à tous les Li Hai de ce monde.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2010