Restore Hope

Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer.

Charles le Téméraire (1433-1477)


Restore Hope. Redonner de l’espoir. Vous vous rappelez ? C’était le nom de l’opération américaine en Somalie en 1993. L’objectif était alors de stabiliser le pays, de « redonner de l’espoir » à une population épuisée par des années de guerre civile.
  
Redonner de l’espoir, les Français en auraient également bien besoin, épuisés et désenchantés après 30 mois de Sarkozy à l’Élysée, et autant à venir avant la prochaine élection présidentielle. Mais comment atteindre cet objectif, même dans la meilleure des configurations ?
  
La meilleure des configurations, c’est l’élection d’un autre candidat que Sarkozy en 2012, qu’il soit issu de la gauche (Aubry, Hollande, Royal…), du centre ou de la droite (Bayrou, de Villepin, Strauss-Kahn…). À ce stade, nous n’allons pas nous poser la question du « qui » mais surtout de la faisabilité de « redonner l’espoir » ainsi que de la méthode qui pourrait être employée pour y parvenir.
  
Nous disposons pour cela d’un exemple outre-Atlantique : Obama. Après huit années Bush calamiteuses, il a été élu avec la promesse de redonner de l’espoir à une population confrontée à peu près aux mêmes problèmes structurels qu’en France.
  
Avec quels résultats ? Il faut reconnaître qu’ils sont très mitigés : en Afghanistan, en Irak, à Guantánamo, rien n’a spectaculairement changé depuis les années Bush (la promesse de fermer rapidement Guantánamo n’a notamment pas été tenue et Obama engage de nouvelles troupes en Afghanistan). Quant à la réforme du système de santé américain, elle s’enlise dans des débats sans fin et une guerre de tranchées : sans trop se tromper, on peut prévoir qu’à terme la montagne accouchera d’une souris. Enfin, dans le domaine de la fiscalité, l’idéologie libérale selon laquelle il faut constamment baisser les impôts est devenue un dogme. Résultat : les écarts de fortune, le gap entre riches et pauvres, continuent d’augmenter sous l’administration Obama.
  
Pourquoi un tel désenchantement ? Et la situation serait-elle très différente en France si, d’aventure, une alternative à Sarkozy emportait l’Élysée en 2012 ?
  
Il faut être lucide. À moins d’un véritable bouleversement – une révolution en fait – dont les signes avant-coureurs sont aujourd’hui très faibles, la réponse la plus réaliste et la plus honnête que l’on puisse avancer aujourd’hui est « Probablement pas ».
  
Trois raisons principales expliquent ce constat, pessimiste à première vue :

● En premier lieu, le pouvoir sans cesse croissant, ahurissant diront certains, pris par les lobbies dans la prise de décision publique (voir De la contagion des mauvaises habitudes et Au royaume du Danemark). Comme le résume l’économiste américain Jeffrey Sachs dans un récent article, « La pression exercée dans les coulisses par les (grandes entreprises américaines) domine désormais toute négociation, dont le public est exclu ».
On pourrait en dire de même en France : les lobbies (automobile, armement, banques, bâtiment, nucléaire notamment…) ont enserré l’ensemble des « corps constitués » (gouvernement, Parlement, administrations centrales, mairies, conseils régionaux et généraux…) dans un réseau d’influence tellement efficace qu’il est aujourd’hui quasiment impossible de sortir de la toile d’araignée. La République est contrôlée par les très grandes entreprises.

● En second lieu, la quasi-totalité du personnel politique de « haut niveau » (gouvernement, Parlement, présidents d’assemblées régionales, leaders d’opposition…), qu’il soit de droite ou de gauche, est issue du même moule de pensée, fait partie de la même caste dirigeante, isolée du reste de la population.
Attention ! Il ne s’agit pas là d’un discours stigmatisant les « tous pourris » et ayant pour objectif de discréditer l’ensemble du personnel politique, simplement la triste constatation d’une « congélation » de la vie et des idées politiques, d’une absence de pensée véritablement différente et novatrice parmi ce personnel politique dit de haut niveau.

● Enfin, le niveau des changements à entreprendre, véritablement « révolutionnaires », supposerait une coordination ou – mieux – une coopération à l’échelle mondiale. Et, à ce jour, seules les très grandes entreprises, expertes dans l’art du lobbying, disposent de cette capacité de coordination au niveau mondial. Les États, divisés, sont impuissants. Retour à la case départ.

Quels sont ces changements dont la France (mais pas elle seulement…) a besoin pour réduire l’écart sans cesse croissant entre riches et pauvres, entre communautés… bref pour redonner un sens au concept de « nation » abordé dans un récent billet (voir Nation et identité nationale) ?

L’essentiel de la réponse, le cœur du dispositif, se résume en trois points, écho des trois raisons énoncées ci-dessus :

1. Un préalable : la réduction drastique de l’influence des lobbies. Si l’on souhaite que cette disposition ne reste pas un vœu pieux, il faut la graver dans le marbre, c’est-à-dire dans la Constitution : tout lobbying doit être purement et simplement interdit, et jugé inéligible tout candidat qui entretient des liens manifestes avec des groupes de pression constitués.

2. Une fiscalité radicalement différente. Imposer plus lourdement les gains du capital et la détention d’un patrimoine afin de réduire la pression fiscale sur les gains du travail, supprimer le bouclier fiscal et imposer fortement les gains élevés (voir notre billet Trois éléments de diagnostic). Mesures révolutionnaires ? Peut-être aujourd’hui, mais classiques si on les remet en perspective : aux États-Unis, sous la présidence d’Eisenhower, peu suspect de sympathie à l’égard des doctrines marxistes, le taux d’imposition sur les revenus les plus élevés était de 91 %…

3. Un contrôle très serré des banques et des établissements financiers. La finance mondiale, avec ses jeux de spéculation et ses mouvements de capitaux sans aucun rapport avec l’économie réelle, se comporte aujourd’hui comme la cargaison non accrochée d’un bateau en pleine tempête, accentuant et aggravant les déséquilibres existants.
Comme les États de l’Europe naissante avaient décidé, en 1950, de contrôler la production et la distribution de charbon et d’acier - matières alors stratégiques – en créant la CECA, les États de l’Europe de 2010 doivent contrôler les capitaux, dont l’emploi actuel, orienté vers la spéculation et non vers « l’économie réelle » (notamment le financement des entreprises), est dangereusement contre-productif.

Tout cela semble bien loin et surtout bien utopique dans les circonstances actuelles. C’est pourquoi le réalisme doit l’emporter : un changement de conducteur au sommet de l’État pourrait certes permettre d’ouvrir l’airbag un peu plus tôt et de réduire la gravité des blessures mais, pour éviter l’accident, cette condition ne sera pas suffisante.

  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009

2 Responses to “Restore Hope”

  1. bernard thoquenne Says:

    Si les citoyens ne peuvent plus faire de lobbying, alors que c’est un de leurs seuls moyens de s’exprimer en dehors des périodes électorales, nous sommes alors arrivés à la dictature, ce que vous ne voulez pas, bien sûr…

Leave a Reply