Trois éléments de diagnostic

Il en est des États comme des individus : à intervalles réguliers, il est sérieusement conseillé de vérifier un certain nombre de paramètres-clés afin de pouvoir établir un diagnostic sur leur état de santé.
  
Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à l’état de santé démocratique de la France en relevant trois éléments susceptibles de nous aider à poser un diagnostic :

— la situation des libertés publiques. De quelles garanties le citoyen lambda dispose-t-il face à l’État et à toute la technostructure qui l’environne ?

— l’état de la corruption. La France (ses entreprises, ses élus, ses citoyens…) est-elle un pays corrompu si on la compare à ses principaux voisins ?

— l’égalité économique entre citoyens. Il n’est de bonne République qu’entre citoyens ayant des niveaux de revenu et de fortune dont les disparités sont acceptées par le plus grand nombre. Où en sommes-nous sur ce plan ?



Libertés publiques


Il y a quelques mois, nous avions analysé dans un billet hebdomadaire (voir Un faisceau d’indices inquiétants) le niveau de démocratie de notre système politique, avec un « zoom » tout particulier sur la question des libertés publiques. Quelle a été l’évolution depuis février 2009 ?
  
Inquiétante, pourrait-on dire. De la très controversée loi Hadopi à la récente déclaration du bâtonnier de Paris, Me Christian Charrière-Bournazel, qui estime que l’arrêt Salduz c/ Turquie rendu par la Cour européenne des droits de l’homme permet dès à présent aux avocats d’obtenir l’annulation des procédures judiciaires basées sur les déclarations d’un suspect faites en l’absence de son avocat, en passant par la future création d’un « Défenseur des droits » qui remplacerait le Médiateur de la République, le Défenseur des enfants et la Commission nationale de déontologie de la sécurité, tout concourt à renforcer le « faisceau d’indices inquiétants » que nous avions décrit.
  
En neuf mois, celui-ci s’est enrichi de nouveaux éléments, transformant de plus en plus la France en une « démocratie sous contrôle » plus proche d’un « modèle africain » que d’une social-démocratie scandinave.
  
  
Corruption

L’indice 2009 de perception de la corruption publié par l’ONG Transparency International place la France au 23e rang mondial, quelque part entre le Qatar et le Chili, loin derrière les « premiers de la classe » que sont la Nouvelle-Zélande, le Danemark ou Singapour, nettement derrière l’Allemagne, notre principal partenaire, qui se situe au 14e rang.

Comme le souligne l’organisation, « plusieurs annonces de réforme dans le domaine de la justice ne laissent pas d’inquiéter à l’étranger sur la volonté française de faire la lumière sur les dossiers politico-financiers de grande ampleur ». L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, dans une résolution adoptée le 30 septembre 2009, a ainsi appelé la France à « revoir le projet de suppression des juges d’instruction » afin « d’éviter (de donner) l’impression que cette réforme vise à protéger la classe politique de tout contrôle judiciaire ».

En d’autres termes, nos partenaires européens s’inquiètent de l’évolution de type « république bananière » qu’est en train de prendre la France sous prétexte de « rationaliser » sa justice.
  
  
Égalité économique entre citoyens

Sur ce plan, l’ensemble des rapports publiés par l’INSEE délivre un message sans équivoque : lentement mais sûrement, les inégalités économiques s’accroissent, les écarts se creusent.
  
Ainsi, en 10 ans, les 0,1 % de salariés les mieux rémunérés (environ 13 000 personnes en France) ont vu leur salaire mensuel progresser de 28 %, inflation déduite, soit un gain de 5 426 € par mois (oui, par mois…) alors que 90 % des salariés n’ont enregistré aucune progression significative.

Conséquence logique, en termes de niveau de vie, ce sont les 10 % de Français ayant déjà le niveau de vie le plus élevé il y a 10 ans qui ont vu celui-ci progresser le plus nettement. Et l’INSEE d’ajouter : « les personnes situées dans les groupes intermédiaires (en clair, les classes moyennes) ont pu avoir l’impression de se faire rattraper par le bas… et distancer par le haut. » En termes plus directs, ce phénomène a un nom : la stagnation-paupérisation des classes moyennes.
  
Enfin, cerise sur le gâteau, « le patrimoine est encore plus concentré que les niveaux de vie ». En clair, si vous pouvez encore à peu près « vous en sortir » en voyant cependant doucement couler votre barque « salaire et niveau de vie », ne rêvez pas en ce qui concerne « la constitution d’un patrimoine » dont les banques vous rebattent les oreilles.
  
Comme le dit l’INSEE dans son inimitable langage macro-économique, les « transferts intergénérationnels (héritages, donations…) … tendent à reproduire les inégalités » alors que, dans le même temps, Sarkozy nous annonce : « J’ai supprimé les droits de succession parce que je crois au travail et que je crois à la famille. » Cette suppression des droits de succession via la loi TEPA qu’il s’est empressé de faire voter à peine élu n’a en fait que favorisé la concentration du patrimoine et du capital.
  
  
Libertés publiques en déclin, corruption toujours aussi bien portante, inégalités économiques croissantes entre citoyens, le bilan à mi-mandat de Sarkozy est remarquable, au sens étymologique du terme. Sur un mode ironique, on pourrait lui dire : encore un effort (un second mandat par exemple) et la France ressemblera plus à un pays en voie de développement ou à la Russie de Poutine qu’au pays des Droits de l’Homme et du Citoyen.
  
  
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009

3 Responses to “Trois éléments de diagnostic”

  1. DeProfundisMorpionibus Says:

    Belle démonstration…

    Triste constat…

    Le tout passe derrière un nuage de fumée médiatique orchestré et permanent…

    Misère…

  2. Wiking Says:

    Je souhaite aussi ajouter un élément qui, aujourd’hui, fait sens. On évoque, à tort et à travers, le sentiment d’insécurité (pas toujours infondé cependant) à des fins politiciennes.

    Ce que l’on ne dit pas (et un article récent du quotidien satirique paraissant le mercredi l’a montré), c’est aussi la croissance inquiétante des relations tendues entre les forces de police et les citoyens. La peur du gendarme, inculquée pour apprendre le respect d’autrui et de la vie en société, se mue en forme de coercition à toutes les sauces.

    Or, une démocratie tient aussi au respect envers les forces de police, mais aussi des forces de police envers le citoyen. Quand ces policiers ne deviennent que les agents d’un ppouvoir socialement et éthiquement injuste, sont-ils encore au servir de la nation et des citoyens ?

    Salut et fraternité !

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