Nation et identité nationale

Dans son discours du 12 novembre à La-Chapelle-en-Vercors, le Prince a décidé de relancer le grand débat sur « l’identité nationale ». Excellente occasion de faire sérieusement le point sur cette question fondamentale.

Mais, au préalable, pourquoi utiliser le terme d’« identité nationale » et non de « nation » ? Ce choix sémantique n’est ni neutre, ni innocent. L’« identité » est propre à chaque individu, alors que la nation forme un tout, incarne l’ensemble d’un corps social. Sous-entendu, alors qu’on ne choisit pas nécessairement d’appartenir à une nation (on en fait partie « naturellement » via ses origines familiales, son lieu de naissance, son histoire personnelle…), on doit faire individuellement le choix de son identité nationale, s’en montrer « digne » en quelque sorte.

Pour apporter des éléments à ce débat, une relecture de l’excellent ouvrage « Qu’est ce qu’une nation ? » d’Ernest Renan, s’imposait. Il fallait prendre aussi la peine d’écouter le discours prononcé par Sarkozy le 12 novembre 2009.

Entre le grand philosophe et le médiocre Prince, inculte, au cerveau étroit, dont le discours fut pourtant préparé par les meilleures plumes de l‘establishment élyséen, la différence de hauteur de vue, de maîtrise du sujet et de vision de l’avenir est saisissante.

Que nous dit Renan ? C’est très clair. Qu’une nation, ce n’est ni une même origine raciale, ni une langue commune, ni une communauté d’intérêts, ni un prédéterminé géographique, mais d’une part « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs », d’autre part « le désir de vivre ensemble ».

Renan nous rappelle aussi qu’« avoir souffert ensemble » fait partie des souvenirs communs et que « oui, la souffrance en commun unit plus que la joie » car, pour constituer une nation, « les deuils valent mieux que les triomphes ».

Visionnaire (le texte date de 1882), il ajoute enfin : « Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. »

Quand on a lu Renan, écouter Sarkozy donne simplement la nausée. D’un Président de la République responsable, d’un Président de la République digne de ce nom, on attendrait qu’il dise à peu près ceci :

« Vivent aujourd’hui sur le sol de France des Français originaires de nos anciens départements – l’Algérie -, de nos anciens protectorats ou colonies – l’Afrique subsaharienne. Avec ces Français, les Français d’origine métropolitaine ont des souvenirs communs parfois douloureux : domination, colonialisme, humiliations, guerres parfois. Ces souvenirs communs douloureux, nous devons les accepter, les reconnaître, les regarder en face, ensemble, sans les juger indéfiniment car il ne sert à rien de vouloir réécrire éternellement l’histoire, sans les nier non plus car occulter le passé ne les fera pas disparaître.

Une fois ces souvenirs douloureux mutuellement reconnus, posons-nous la question : voulons-nous vivre ensemble ? Et, surtout, avons-nous un autre choix raisonnable que de répondre par l’affirmative ?

Dans ce cas, acceptons l’autre tel qu’il est. Ne cherchons pas, d’un côté ou de l’autre, à imposer unilatéralement une culture ou un mode de vie, gommons les aspects qui indisposent le plus l’autre pour n’avoir en tête qu’un objectif : nous faisons partie d’une même nation et, dans quelques générations, rien ne devra pouvoir distinguer nos enfants. »

Dans cette optique, l’interdiction du port de la burka (voir notre billet La burka contre la dignité humaine) apparaît comme une conséquence logique, la mise en œuvre d’un souhait mutuel de gommer les aspects culturels qui indisposent le plus l’autre, la volonté commune de respect de la dignité humaine. Son interdiction est alors vue « positivement », non comme la répression ou l’opprobre à l’égard d’une « autre catégorie de Français ».

Hélas ! Nous avons pour Président un être médiocre, aux courtes visées électoralistes, constamment à l’affut des électeurs et des thèmes nauséabonds du Front national.

Pour Sarkozy, une nation est « un principe spirituel qui se nourrit de la noblesse des cœurs, de la beauté des âmes, de la fermeté des caractères ». Belle phrase, mais lourde de conséquences : exit les faibles, les mous, les gens ordinaires en somme, ils ne « nourrissent » pas la nation, ils ne sont pas dignes d’en faire partie. Mettez cette phrase dans un autre contexte, on n’est plus très loin de Mein Kampf

Après une longue tirade sur la grandeur de la culture française (particulièrement savoureuse de la part d’un homme qui conchie La Princesse de Clèves), Sarkozy mélange (volontairement) tout : « La France est un pays de tolérance et de respect » (on ne peut évidemment que souscrire à une telle affirmation) pour ajouter aussitôt : « on ne peut pas vouloir bénéficier de la Sécurité sociale sans jamais se demander ce que l’on peut faire pour son pays » avant de continuer en dénonçant les « mauvais » Français, tenant des propos plus proches de ceux d’un chef de l’État français sous Vichy que d’un Président de la Cinquième République.

Et pourquoi y a-t-il de mauvais Français ? Pourquoi la France va-t-elle mal ? « D’où vient ce sentiment de désintégration civique et sociale ? », nous demande le Prince…

« D’une forme de renoncement » répond-il : renoncement au travail, renoncement à l’autorité, etc. Bref, c’est uniquement la faute des individus, de certains individus, de certains « mauvais » Français qu’il montre du doigt, si la France va mal.

Discours ignoble car, si le Prince n’allait pas chercher ses électeurs en jouant sur la haine et le rejet de l’autre, il saurait que la nation est plus grande que l’individu, que ce n’est pas en stigmatisant, en divisant arbitrairement les Français en « bons » et « mauvais », que l’on va renforcer la notion et le concept de nation.

Discours indigne d’un Président de la République qui doit au contraire s’efforcer de rassembler l’ensemble des Français autour d’idées fortes et fédératrices et se comporter en Président de tous les Français, non en chef de clan ou de parti.

Discours imbécile qui fait penser à ces analyses simplistes d’historiens des siècles passés qui expliquaient la chute de Rome par « le manque de grands hommes » et « la perte des valeurs morales ».

Discours mensonger lorsque Sarkozy ajoute : « J’ai supprimé les droits de succession parce que je crois au travail et que je crois à la famille. » Non, Sarkozy a (quasiment) supprimé les droits de succession (et de donation) pour permettre à la classe possédante de conserver et de transmettre les biens à ses héritiers sans aucune redistribution à l’État, donc à la collectivité, favorisant ainsi la concentration de la fortune.

Discours provocateur et inquiétant quand Sarkozy conclut en disant : « Raison de plus pour ouvrir un débat qui va leur apprendre au fond ce qu’est l’identité nationale française. » Qui est ce « leur », si ce n’est les « mauvais » Français, d’origine douteuse, qu’il faut dénoncer, exclure, rejeter ? À nouveau les relents de Mein Kampf… Un véritable Président aurait conclut en affirmant : « Raison de plus pour ouvrir un débat qui va nous permettre, tous ensemble, de définir ce que sera demain la nation française. »

Mais, pour tenir aujourd’hui un discours sur la nation qui réponde à celui de Renan prononcé il y a près de 130 ans, encore faudrait-il qu’il y ait un Président de la République, et non un dangereux pitre, au sommet de l’État.

Lundi
© La Lettre du Lundi 2009

4 Responses to “Nation et identité nationale”

  1. eclipse Says:

    Le débat sur l’identité nationale n’intéresse pas que la droite extrême et l’extrême droite. Les Ateliers de l’Eclipse, association d’artistes-recycleurs, sont sortis de leur légendaire politique de réserve (quoique l’on ne nous ait pas encore donné le Goncourt) pour s’exprimer dans le Nouvel Observateur.
    En gros, le débat est désormais clos puisque l’identité nationale, ça n’existe pas.
    Bisous rouillés.

  2. Marc Says:

    Je trouve votre analyse intéressante. Cela montre bien que le Président tente de rallier toute la droite sous sa bannière , quitte a tenir des propos très proches de ceux du FN.
    Cependant vu le désordre et le multipartisme qui règne a gauche je ne pense pas qu’il soit obligé de tenir des propos de cet acabit afin d’être réélu.

  3. Lorie Says:

    Les relents de Mein Kampf existent déjà dans la France de nos jours avec les rafles d’étrangers qu’on envoie dans des pays où il y a la guerre et où ils risquent la mort.Pour moi etre français c’est vivre en France(à moins qu’on ne veuille pas l’etre!ce qui devrait etre le droit de tout le monde dans un sens comme dans l’autre)

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