De Điện Biên Phủ à Kaboul

Kaboul, mercredi 28 octobre : six employés de l’ONU meurent dans une attaque des Talibans. Ils préparaient le second tour des élections présidentielles, décidé après d’intenses négociations, dans un contexte de fraude estimée à 30 % des suffrages exprimés en faveur d’Hamid Karzaï. Deux heures plus tard, deux roquettes sont tirées contre les plus grands hôtels de la capitale.
  
8 octobre 2009 : les Talibans attaquent à la voiture piégée l’ambassade d’Inde à Kaboul. 17 morts, 80 blessés. Le 7 juillet 2008, la même ambassade avait déjà subi un terrible attentat qui avait coûté la vie à 58 personnes, dont deux diplomates et deux soldats indiens.
      
Au Pakistan voisin où le conflit s’étend, le bilan des attentats est encore plus lourd : 100 morts dans un attentat perpétré au bazar de Peshawar, 150 morts les deux semaines précédentes. Le 10 octobre 2009, à Islamabad, les mêmes Talibans ont effectué une nouvelle attaque contre le QG de l’armée, au cœur même d’un des secteurs les mieux sécurisés de la ville : 19 morts.
  
En résumé, nous sommes face à ce qu’il faut appeler un échec militaire, n’en déplaise au général Stanley Mc Chrystal, commandant en chef américain en Afghanistan, qui expliquait le mardi 29 septembre au Figaro « Comment nous allons gagner en Afghanistan ». En tout cas, certainement pas avec la collaboration du frère du Président Karzaï, trafiquant de drogue, recruté par la CIA il y a huit ans…
  
En réalité, Barack Obama s’interroge sur la nécessité d’engager plus de troupes sur le théâtre afghan, donc il s’interroge sur l’opportunité de poursuivre cette guerre.
  
Cet échec militaire se double d’un échec politique.
  
En effet, les États Unis ne sont plus en mesure d’assumer leur tentative de domination sur l’exploitation et le transport du pétrole et du gaz d’Asie centrale et de la Caspienne vers l’Europe. Cette tentative, initiée
dans les années 2000 via des pourparlers entre les différents protagonistes, a tourné court lors de la rupture des négociations avec Leïla Helmes, nièce de l’ancien directeur de la CIA et représentante officielle du groupe Ben Laden aux États-Unis. Le différend portait principalement sur le pétrole de la Caspienne.
  
La Russie, via Gazprom, a alors repris la main. Pour mieux comprendre cet épisode, rappelons quelques éléments d’histoire sur la politique russe dans la région.
  
En 1979, la décision des Soviétiques de s’avancer vers le sud en envahissant l’Afghanistan afin d’éviter le contrôle de ce pays par les pays occidentaux, fut accélérée par deux événements qui s’étaient déroulés l’année précédente : à l’ouest, la création du serpent monétaire européen, qui réduisait de fait l’influence soviétique en Europe ; à l’est, l’alliance Chine-Japon, qui fragilisait l’accès de l’URSS à l’océan pacifique.
  
L’URSS quitte l’Afghanistan en 1988 avant de s’effondrer en 1989. Les Talibans, soutenus par les Américains dans leur lutte de libération antisoviétique, prennent le pouvoir en 2000 avec le soutien de ces derniers, satisfaits qu’un ordre, discutable certes, règne sur le pays.
  
Les attentats du 11 septembre 2001 à New-York et Washington vont changer la donne : George Bush décide d’envahir l’Afghanistan, officiellement pour y chercher Ben Laden. En réalité, les USA et leurs alliés occidentaux, en mettant la main sur l’Afghanistan, voulaient contrôler toutes les voies régionales de transport de gaz et de pétrole vers le nord (Russie) et l’ouest, mais aussi vers la Chine et l’Inde.
  
…L’Inde qui joue également sa carte dans cette partie de poker régionale, ce qui explique pourquoi son ambassade est une cible permanente des Talibans et pourquoi le Pakistan est de plus en plus impliqué dans ces opérations.
  
…Le Pakistan qui, dans les années 1990, a favorisé la conquête de Kaboul par les Talibans, pensant ainsi gagner en influence. Après le 11 septembre 2001, Washington le contraint financièrement à lâcher son allié d’hier. Mais l’armée pakistanaise se garde bien de détruire totalement ce qu’elle considère comme des « actifs stratégiques », son objectif étant de créer un espace musulman capable de s’opposer à l’Inde sur tous les plans. Cette obsession de la menace indienne est grandissante, compte tenu de l’influence de l’Inde sur le théâtre afghan, allant jusqu’aux échanges de renseignements et aux activités paramilitaires. Cette influence augmentera d’un cran avec la présence aux affaires de Monsieur Abdullah Abdullah, arrivé juste derrière Hamid Karzaï au premier tour des élections présidentielles.
  
Dans cet écheveau de complexité, la question simple que la France doit se poser est la suivante : avons-nous encore intérêt à rester dans cet épicentre de violence où ne comptent que les Russes, les Américains, les Indiens, les Pakistanais, sous le regard attentif des Chinois placés en embuscade ?
  
Car si nous Européens sommes dépendants de la Russie sur le plan énergétique, il est non moins vrai que 80 % des investissements en Russie sont européens.
L’Union européenne doit donc s’entendre avec la Russie.
  
L’hypothèse de se dégager de cette dépendance à l’égard des Russes avec l’aide des États-Unis
en soutenant leur guerre en Afghanistan a vécu : cette guerre est perdue. Dans ce contexte, pourquoi rester plus longtemps en Afghanistan, échec militaire, échec politique, tombeau de nos ambitions infondées (voir notre billet L’Afghanistan, tombeau de nos ambitions infondées) ? D’ailleurs, nous ne sommes déjà plus rien en Afghanistan : des cibles faciles, c’est tout.
  
Qu’est ce que cela signifie ? Que la France, la France dans l’Europe, doit repenser sa stratégie sans oublier quelques règles simples : on a la politique de sa géographie et nos voisins immédiats s’appellent Turquie, Ukraine, Russie… Nous sommes irrévocablement liés, pour le meilleur et pour le pire, à ces voisins. Reste à définir les termes de cette union. Voilà la question.
  
Mon dernier propos ira vers ceux pour qui tous ces stratagèmes se paient de leur vie : nos soldats. Nous rendons hommage à leur courage, leur discipline, leur efficacité. Ils travaillent dans un contexte d’autant plus difficile qu’ils demandent, avec leurs familles, que leurs efforts consentis correspondent à des choix inspirés de notre seul intérêt national.
  

Gavroche
© La Lettre du Lundi 2009

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