OPA sur les religions
Dimanche, novembre 29th, 2009C’est dans la haute « Pyramide de la paix », tout en verre, au centre de la ville d’Astana, sa capitale, que le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, a invité début juillet 2009 une quinzaine de délégations internationales représentant l’islam, le christianisme, le judaïsme, le bouddhisme, l’hindouisme, le shintoïsme et le zoroastrisme.
Ce pays a des frontières communes avec la Russie, la Chine, les quatre petites républiques musulmanes d’Asie Centrale (Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, Kirghizistan) et, à travers celles-ci, avec l’Iran et l’Afghanistan. Il est immense, cinq fois la France, peu peuplé, 15 millions d’habitants mais surtout rassemble 130 groupes ethniques (Russes, Kazakhs, Kirghizes, Ouzbeks, Tadjiks notamment) et, last but not least, 45 confessions religieuses (47 % de musulmans sunnites, 42 % d’orthodoxes russes, 3 % de catholiques, 1 % de juifs, des protestants…), bref une mosaïque d’ethnies et de religions qui peut justifier, à elle seule, le souci de donner à chacune sa place afin de consolider la paix civile.
Selon son biographe anglais, Jonathan Aitken, le président Nazarbaïev chercherait à fonder le Kazakhstan sur les principes de liberté et de tolérance religieuses, et à protéger le pays de tout extrémisme.
Cette démarche est-elle sincère ? Elle a, en tout cas, la constance comme caractéristique, puisque c’est la troisième rencontre de ce type, après celles de 2003 et 2006 organisées par le président kazakh.
On peut aussi ne pas être insensible au niveau de responsabilité de certains participants : Shimon Peres, actuel président d’Israël, Medhi Mostafavi, conseiller du président iranien Ahmadinejad, le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux, Yona Metzger, grand rabbin d’Israël, Adamakis Emmanuel, métropole grec-orthodoxe de France, le cheikh Abdullah Al-Turki, secrétaire général de la Ligue mondiale des musulmans, Marco Impagliazzo, président de la communauté catholique Sant’Egidio, communauté qui s’illustre souvent par ses démarches aidant les ennemis aujourd’hui en lutte à rechercher la paix entre eux.
Ainsi, des personnes haut placées à l’intérieur de chaque religion ont-elles jugé utile de participer à ce forum. Il s’agit d’une reconnaissance de fait de l’importance qu’ils attachent à ces rencontres inter-religieuses, même avec des arrière-pensées non religieuses évidentes pour certains politiques, ce qui d’ailleurs ne doit pas être considéré négativement a priori.
D’autres rencontres inter-religieuses du même type ont eu lieu dans plusieurs parties du monde. Comment interpréter cet intérêt des pouvoirs civils pour les institutions religieuses et la participation de celles-ci à ces rencontres officielles ? S’agit-il seulement d’une instrumentalisation des religions par les gouvernants et d’une quête d’influence via les religions ?
Quand George W. Bush disait sa prière avant chaque réunion à la Maison Blanche, quand il classait certains pays, avec l’appui des protestants fondamentalistes, dans « l’axe du mal », y avait-il autre chose qu’une tentative d’utiliser au profit de sa politique les croyances religieuses de certains de ses compatriotes ? S’agit-il, pour les églises fondamentalistes, de renforcer leur audience auprès des peuples du monde entier, et, corrélativement, leurs ressources financières ?
Quand Nicolas Sarkozy prononce au palais du Latran, à Rome, devant le pape Benoît XVI, un discours plaçant le curé au-dessus de l’instituteur, y a-t-il autre chose qu’une tentative de séduction de la partie de son électorat proche de l’Église catholique ? S’agit-il, par exemple, d’un des innombrables chapitres de son incessant story-telling dans le but d’occuper l’actualité pour faire oublier aux Français leurs soucis quotidiens ? Côté église catholique de France, on n’a pas remarqué de réactions fortes, favorables ou défavorables, à ce discours. Celle-ci est-elle gênée de cette promotion de ses clercs par le pouvoir ?
Quand Vladimir Poutine soutient avec constance l’église orthodoxe russe comme, en son temps, Milosevic, l’église orthodoxe serbe, y a-t-il autre chose qu’une culture intensive d’une alliance de l’église et du pouvoir qui perdure depuis plusieurs siècles ? S’agit-il, par exemple, de « tenir » aujourd’hui avec l’aide des popes, des peuples accablés de souffrance depuis la chute de l’URSS ou l’éclatement de l’ex-Yougoslavie ?
L’utilisation de la religion par le pouvoir civil ne date pas d’aujourd’hui. En France, le roi Charles IX et sa mère Catherine de Médicis sont réputés avoir ordonné le massacre des leaders protestants, le jour de la Saint Barthélémy, sous un prétexte religieux, en réalité pour se débarrasser d’adversaires dont le pouvoir financier et économique menaçait de plus en plus le pouvoir du roi. À l’inverse, Henri IV a, par son édit de Nantes, garanti le pouvoir des protestants pour obtenir leur appui au pouvoir royal. Et quand Louis XIV s’est senti assez sûr de lui, il a révoqué cet édit de Nantes afin de mieux contrôler les peuples du royaume avec l’aide de la seule église catholique. En Angleterre, le roi Henri VIII, excommunié par le Pape suite à son divorce, a créé une église anglicane autonome pour s’affranchir de l’autorité papale…
Le retour du religieux que l’on observe depuis une trentaine d’année dans plusieurs pays du monde est un phénomène complexe.
Il importe en premier lieu d’effectuer une distinction : dans les pays développés occidentaux et, dans une certaine mesure, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne pour les fidèles des églises chrétiennes évangéliques, il s’agit d’une quête de « sens » ou de « valeurs » ou tout simplement de « dignité ». Dans certains pays musulmans, il faut plutôt parler d’une prise de pouvoir sous le couvert de la religion (république islamiste d’Iran, mouvement palestinien Hamas, Talibans afghans et pakistanais, parti AKP en Turquie), face à un Occident « matérialiste et aux mœurs décadentes ».
En France, face à cette évolution multiforme, nous pouvons nous appuyer sur le concept de laïcité à la française qui, au fil des décennies, a perdu beaucoup de son contenu antireligieux d’origine pour parvenir à une tolérance et un respect mutuels entre croyants et athées ou agnostiques. Tolérance et respect mutuels que le président Sarkozy met à mal par ses discours comme celui du palais du Latran, affaiblissant l’unité de la nation française.
Nous ne prétendons pas apporter une réponse tranchée aux questions posées ci-dessus ni détenir la seule et unique vérité. Ce qui nous paraît essentiel, c’est que les citoyens s’interrogent sur ces évolutions, que les opinions s’échangent afin d’éclairer ce phénomène politico-religieux qui influence en profondeur les relations internationales et les politiques des États.
Mardi
© La Lettre du Lundi 2009