Une chimie sociale explosive
Dimanche, octobre 18th, 2009Il est des corps chimiques qui, considérés isolément, sont « neutres » et n’engendrent pas de réactions particulières. Mélangez-les et vous obtenez un nouveau composé détonant, aux capacités explosives auparavant insoupçonnées.
Tentons le parallèle avec le plan social. Le premier corps chimique, c’est un ouvrage
récemment paru, La peur du déclassement – Une sociologie des récessions, dans lequel l’auteur montre comment les Français sont obsédés par ce que l’on peut appeler « la peur de la perte » : peur de perdre son emploi, peur de perdre les avantages acquis, peur de voir ses enfants décrocher de l’école… en un mot, peur du déclassement social avec toutes les conséquences de « dégringolade » qu’il engendre.
De plus, ajoute l’auteur, « Depuis cinquante ans, les politiques publiques ont systématiquement privilégié la protection de ceux qui ont déjà un emploi plutôt que ceux qui n’en ont pas. Le résultat, c’est que la perte de statut est devenue un choc terrible : les individus peuvent tout perdre d’un coup. C’est une hantise, notamment pour les classes moyennes et supérieures ».
Le second corps chimique est également un ouvrage, L’effet sablier. Dans ce livre, l’auteur démontre que la pyramide sociale a pris la forme d’un sablier , avec un écrasement des classes moyennes au centre, un creusement de l’écart entre catégories sociales et et un accroissement des inégalités.
Quelles réflexions, quelles analyses tirer de ces deux études ?
Un élément de réflexion en premier lieu : les politiques de tous bords ont parfaitement « décodé » l’ensemble de ces éléments. Certains ont su en jouer à leur avantage, comme Jacques Chirac « découvrant » le concept de fracture sociale en 1995, et essayant « un peu » d’y remédier. D’autres, comme Nicolas Sarkozy, ont volontairement choisi de ne pas traiter le problème au fond (on laisse la situation s’aggraver, voire on amplifie l’écart entre catégories sociales en mettant en place des mesures fiscales favorables aux plus riches, comme le bouclier fiscal ou la loi TEPA) pour jouer uniquement sur la communication.
Dans ce second cas, le pouvoir met en place des techniques de manipulation mentale, l’objectif étant que chaque Français (notamment ceux qui appartiennent à la classe moyenne) se dise : « Si je me tiens à carreau, si je suis bien sage et que je soutiens l’ordre établi, tout devrait aller à peu près correctement pour moi. Je devrais arriver à maintenir ma situation sociale et tant pis pour les autres, ils n’ont qu’à faire comme moi. »
En conséquence, l’objectif actuel de la communication élyséenne est de fractionner, morceler, atomiser les corps sociaux pour que plus aucune notion de « classe » n’existe ou n’émerge, pour que les repères soient complètement faussés à coups d’exemples simplificateurs et démagogiques (un jeune du « 9.3 » qui entre à Sciences Po, un ancien Premier ministre que l’on traîne en justice), et surtout pour « faire croire que » : faire croire que l’on peut s’en sortir quelle que soit son origine sociale, faire croire qu’il suffit de travailler pour réussir, faire croire que la justice est identique pour les riches et les pauvres, faire croire que la qualité de l’éducation est la même pour tous, faire croire que si l’on reste un peu trop longtemps au chômage c’est que l’on ne veut pas vraiment s’en sortir, faire croire que le statut d’auto-entrepreneur est la solution idéale pour les cadres de 50 ans qui sont virés de leur boîte…
Un élément d’analyse en second lieu : la caractéristique principale de la société française aujourd’hui, c’est qu’elle accumule des frustrations, du ressentiment, du mépris à l’égard de la classe dirigeante – de plus en plus personnifiée par « l’hyper-président » – qui a détruit les acquis de la période 1945-1975.
Le Prince multiplie donc les leurres de communication pour détourner ce ressentiment, cette quasi-haine, vers des boucs émissaires aussi variés que volatiles et interchangeables : immigrés, chômeurs de longue durée, fraudeurs aux Assedic, casseurs de « l’ultra-gauche » (nouveau mot de novlangue inventé par le ministère de la Vérité, place Beauveau), fonctionnaires (enseignants notamment), intellectuels, avec, pour faire bonne mesure, un député ou un ancien ministre que l’on sacrifie de temps à autre, comme on abandonne un vieil animal malade aux piranhas, afin d’épargner le reste du troupeau.
La conclusion ? Disparition de la classe moyenne, peur du déclassement social, communication (lisez propagande) visant à modifier la perception de la réalité, on assiste à une tiers-mondisation « orwellienne » de la société française.
Face à ce sombre tableau, quels contre-feux, quels contre-pouvoirs ? Les partis politiques « traditionnels », les syndicats, les « corps constitués » sont aujourd’hui inaudibles, impuissants, dépassés par cette « radicalisation » de la conception de la vie en société, par cet effacement brutal des « Trente Glorieuses » qui avaient permis l’émergence d’une société plus apaisée, moins stratifiée, plus ouverte.
Cette apathie ne sera pas éternelle. Il semble aujourd’hui de plus en plus probable que ces frustrations accumulées, faute de trouver une « satisfaction » politique, vont déboucher sur une explosion sociale et politique de grande ampleur. Nous avons en effet peut-être déjà dépassé le seuil du réparable, la réaction chimique explosive devenant alors inévitable.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009