Derrière l’écran de fumée
Dimanche, juin 28th, 2009La mise en scène médiatique de la composition du nouveau gouvernement Fillon est, à plus d’un titre, extrêmement intéressante. La communication présidentielle, où strictement rien n’est laissé au hasard, où le contrôle est total, a en effet choisi de mettre en lumière certaines nominations et, à l’inverse, de passer quasiment sous silence d’autres acteurs de ce jeu de chaises musicales. Tout cela a une signification politique et nous éclaire sur les véritables priorités et intentions de Sarkozy. Décodage.
Le leurre
Mitterrand à la culture ! Un Mitterrand au gouvernement ! Plus de la moitié des commentaires liés au remaniement ont porté sur cet « événement ».
Bien évidemment, c’est l’écran de fumée, ou plutôt le leurre, c’est-à-dire la proie que l’on poursuit alors que le « vrai » gibier est ailleurs. La culture ? Sarkozy s’en fout ! Ou plutôt, comme tous les incultes, il la méprise, n’y voit aucun intérêt et pense qu’il faut la contrôler, la faire ainsi entrer dans son système de pensée, où tout doit procéder de Lui, de son unique volonté.
Conséquence logique, Sarkozy se « paye » un joueur prestigieux dans le mercato politico-médiatique, il s’achète un Mitterrand comme un club de foot se paye un Ronaldo. Le but ? Fixer l’attention des médias et du peuple sur ce transfert, faire en sorte que les commentaires (pour, contre, au fond peu importe) se déchaînent sur ce non-événement qu’est la nomination d’un bouffon du roi. Pendant ce temps-là, on va s’occuper des choses sérieuses.
L’homme de main
Les choses sérieuses ? Parlons-en. Hortefeux à l’Intérieur, Hortefeux ministre des flics et surtout des élections, du redécoupage électoral ainsi que des services secrets, Hortefeux qui a maintenant trois ans pour préparer la réélection triomphale de son « patron » en 2012.
Sans scrupules, ne s’embarrassant pas de légalité, efficace et cynique, ce nouveau Fouché n’aura que quelques dizaines de mètres à parcourir pour un tête-à-tête avec son boss. Avec la nomination de son homme de main place Beauveau, Sarkozy est désormais certain d’avoir une police, des services secrets et un appareil d’État (préfets, etc.) parfaitement à sa botte. Nous sommes là dans la grande tradition du Second Empire, où le résultat des élections présentait à peu près autant d’incertitudes que l’heure du lever du soleil.
Le traître
Après l’efficacité électorale, le coup politique : achever Bayrou, le seul qui pouvait se montrer un petit peu menaçant en 2012. La recette a été des plus classiques. « Cet homme-là, on l’achète avec un maroquin », disait Mitterrand de Le Pen. Sarkozy peut en dire autant de Michel Mercier, sénateur du Rhône et trésorier du MoDem. Trésorier, c’est-à-dire parfaitement au courant de l’état réel des finances de ce parti et de ses « capacités de frappe » liées à ses ressources financières.
Très beau coup politique que vient de réussir Badinguet : achever par une frappe au portefeuille un Bayrou déjà sonné par son échec aux Européennes. Le tarif est convenable : un sous-ministère aux choux farcis (officiellement « Espace rural et Aménagement du territoire »), le prix de la vanité.
Le nettoyeur
Revenons à des choses un peu plus sérieuses. L’éducation. Là, il y a un vrai projet à mettre en œuvre : réaliser des économies massives sur le budget de l’État, quitte au passage à flinguer l’école républicaine et à laisser le privé s’emparer des plus beaux morceaux. Bien sûr, on communiquera à tout va sur l’école de la deuxième chance et autres fadaises pour faire passer la pilule, en ne mettant jamais les moyens à disposition et les promesses en œuvre.
Pour cette noble mission, Luc Chatel est le candidat idéal : formé chez L’Oréal, donc à l’école de la recherche de la rentabilité maximum et de « l’efficacité managériale », « il plaît à Sarkozy car ce n’est pas un intellectuel », déclare Gérard Longuet, sénateur UMP.
Sa « feuille de route » est claire : « sortir » chaque année 10 à 15 000 fonctionnaires (enseignants et personnel administratif) de l’Éducation nationale pour laisser peu à peu le privé prendre la relève…
L’enchanteur
Last but not least, la question du « Travail, Relations sociales, Famille et Solidarité ». Qui va se coltiner les syndicats et, surtout, fragiliser un peu plus le système de retraite par répartition afin de laisser les banques et compagnies d’assurance prospérer sur le « gras », c’est-à-dire les revenus les plus élevés, en leur proposant des retraites par capitalisation ? Xavier Darcos aura ce privilège.
Dans ce secteur, le poids des lobbies et groupes de pression est considérable et il va falloir jouer très fin pour d’un côté donner des cacahuètes aux syndicats, de l’autre satisfaire l’appétit des lobbies qui soutiendront Sarkozy en 2012.
Voilà. La troupe est au complet, la pièce de théâtre peut commencer. Un grand absent cependant. Résumons-le en deux lignes : « une vraie volonté démocratique et républicaine visant à mieux répartir les richesses, restaurer la cohésion sociale et affirmer le rôle de la France dans le monde. » Mais ça, c’est le travail d’un vrai gouvernement, pas d’hommes de main aux ordres du capo di tutti capi.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2009