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Les illusions perdues

Dimanche, avril 5th, 2009

J’appelle ploutocratie un état de société où la richesse
est le nerf principal des choses, où l’on ne peut rien faire
sans être riche, où l’objet principal de l’ambition est de
devenir riche,où la capacité et la moralité s’évaluent
généralement… par la fortune… »

Ernest Renan


Fin du capitalisme, renouveau du rôle de l’État, retour des théories keynésiennes, new New Deal… les superlatifs ne manquent pas pour célébrer (le plus souvent) ou regretter (parfois) le retour en force de l’État dans les affaires économiques. On envisage et prépare parfois – même aux États-Unis, patrie du capitalisme – la nationalisation des banques, le contrôle ou la taxation à un taux maximum des rémunérations les plus élevées. Certains commentateurs vont jusqu’à envier la France de disposer d’un secteur public aussi important, capable d’amortir l’onde de choc de la crise.

Refonder le capitalisme ? C’est la tendance à la mode. Mais il ne faut pas s’y tromper et analyser les réalités, au-delà des plans de com’ qui nous promettent un monde meilleur et une moralisation économique.

Retour aux réalités

Deux éléments relativisent totalement ces promesses de lendemains qui chantent : d’une part les détenteurs du pouvoir économique n’ont aucune envie que le capitalisme soit « refondé » ou contrôlé, d’autre part l’État – c’est-à-dire nous – pourrait bien sortir considérablement affaibli de la crise actuelle.

Que signifie au juste « refonder le capitalisme » ? Que le système fonctionnerait désormais sur des bases plus « morales », plus contraignantes juridiquement, plus claires et plus lisibles ? Soyons lucides : quelques annonces et effets de manche destinés à amuser la galerie (on morigène publiquement les patrons des banques, on crie haut et fort contre les paradis fiscaux…) ne masquent pas le fait qu’aucune mesure fiscale (vis-à-vis des Français les plus riches) ou législative (à l’égard des entreprises qui ont abusé des bonus et parachutes dorés) véritablement contraignante n’a été mise en place.

Il fallait s’y attendre, et ce pour une raison bien simple : l’influence des lobbies au sein des appareils d’État est aujourd’hui telle que la mise en place d’une mesure divergente de leurs intérêts (même pas contraire, simplement divergente !) est inenvisageable.

La « refondation du capitalisme » pourrait en fait générer des effets exactement inverses à ceux annoncés aujourd’hui : recours toujours plus grand à la sous-traitance, externalisation massive qui évite à la TGE (très grande entreprise) les contraintes du droit du travail ou les conflits sociaux tout en lui permettant, crise ou pas crise, de maintenir son bénéfice, justifiant ainsi les bonus et avantages de ses dirigeants ainsi que les dividendes de ses actionnaires. C’est la rémunération du capital qui sortira renforcée de la crise, pas celle du travail.

Des effets pervers

Renforcement de la puissance étatique ? C’est plutôt le contraire qui pourrait arriver. Alors que les TGE vont rester bénéficiaires, les États (c’est-à-dire nous, les citoyens) vont s’endetter considérablement pour maintenir leurs banques à flot, soutenir l’activité de tel ou tel secteur en difficulté (automobile, par exemple), accorder des compléments de revenus et aides diverses aux plus démunis afin de leur permettre de mieux surmonter le choc des licenciements et réductions d’activité.

Le résultat ? Un endettement public – donc un endettement de l’ensemble des citoyens – qui va aller croissant. Sans aller jusqu’à la situation des États-Unis où l’endettement public a pris des proportions considérables, voire suicidaires, l’état de la France a de quoi préoccuper :

  • La dette publique (État uniquement) est passée de 20 % du PIB en 1980 à près de 70 % aujourd’hui.
  • La dette de l’État est aujourd’hui supérieure à 1 300 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent environ 1 100 milliards provenant de la Sécurité sociale, des provisions liées aux retraites des fonctionnaires, etc.
  • Le remboursement du capital et des intérêts de la dette constitue aujourd’hui le premier poste de dépenses du budget de l’État.

En guise de conclusion

Dans 5 ans, 10 ans, les TGE, stars du Dow Jones, du CAC ou du Footsie, auront continué à accumuler bénéfices et parts de marché. De nouvelles fusions et acquisitions auront eu lieu, renforçant l’écart de puissance et de moyens entre les TGE et les autres acteurs économiques.

À l’inverse, les États seront encore plus endettés, donc affaiblis. Le rapport de force entre puissance publique et puissance économique privée, qui voyait déjà la seconde se renforcer constamment avant la crise, jouera de plus en plus en faveur du privé : les multinationales seront surpuissantes, les États affaiblis.

La conséquence de cette nouvelle donne est malheureusement aisée à imaginer : Wall Street (ou son équivalent : Shanghaï, Hong-Kong, Mumbaï…) règlera encore un peu plus la marche du monde, en fonction d’un seul critère, la rentabilité financière. Or le veau d’or s’accommode mal des idées de démocratie, partage des richesses, progrès social et bien commun… le « contrat social » qui unit les hommes n’est pas un objectif mais une contrainte pour un conseil d’administration. Qui s’opposera alors au règne et à la violence de la ploutocratie ?

Lundi
© La Lettre du Lundi 2009