Le jour où le dollar s’effondrera
Dimanche, mars 29th, 2009Après la crise financière qui a pris naissance à la fin du mandat de George W. Bush, nous pourrions bien assister à un événement aux conséquences infiniment plus graves : la dégringolade du dollar qui se produira durant la présidence de Barack Obama.
Un endettement colossal
Les États-Unis ont aujourd’hui accumulé une dette publique (celle de l’État fédéral) d’environ 10 800 milliards de dollars, soit 36 000 dollars par habitant, nouveaux-nés et vieillards inclus. À cette dette publique s’ajoute une dette « non publique » de 50 000 milliards de dollars environ, soit 166 000 dollars par habitant. Au total, chaque citoyen américain est endetté de plus de 200 000 dollars !

En comparaison, la dette publique française, pourtant élevée, est de 1 250 milliards d’euros, soit 19 000 euros par habitant. Quel que soit le périmètre des dettes que l’on compare, un Américain doit supporter un niveau de dette infiniment plus élevé qu’un Français.
Cerise sur le gâteau, le plan de relance d’Obama (environ 800 milliards de dollars), prévu pour éviter une récession de type « classique », va accentuer le phénomène car il prévoit d’une part une relance par l’investissement (donc financée par l’endettement), d’autre part des réductions d’impôt (lobbying républicain oblige), ce qui réduira d’autant les recettes fiscales.
Les budgets prévisionnels de l’équipe Obama ne prévoient d’ailleurs aucun retour à l’équilibre dans les six prochaines années. En 2015, si tout va bien (!), le budget fédéral sera en déficit de plus de 500 milliards de dollars par an (voir graphique ci-dessous).
On a cassé le thermomètre
Mais d’où vient tout cet argent ? C’est là que tout se gâte : il est certes détenu par les prêteurs (Chine en tête) mais ce gonflement de la dette entraîne l’augmentation corrélative de la masse monétaire. En d’autres termes, le volume de dollars dans le monde augmente alors que le pays qui émet cette monnaie est en récession, produit moins de richesses et s’endette chaque jour un peu plus.
Dans quelles proportions le volume de dollars en circulation augmente-t-il ? Impossible de le savoir avec précision. Depuis mars 2006, la Réserve fédérale américaine ne publie plus un indicateur économique, appelé M3, qui permet de mesurer la masse totale de dollars en circulation : pièces et billets bien sûr, mais aussi et surtout dépôts sur les comptes, dépôts à terme, créances négociables, etc. La Réserve fédérale continue de calculer M3 mais ne le communique plus… en d’autres termes, seuls quelques initiés connaissent le véritable état de santé du malade…
Qu’est-ce qui détermine la valeur d’une monnaie ? Autrefois les réserves d’or de sa banque centrale mais aujourd’hui celle-ci est uniquement basée sur la perception du dynamisme et de la solidité de l’appareil économique du pays d’émission. Or celui des États-Unis se détériore alors que le volume de dollars en circulation augmente. Cherchez l’erreur, ou plutôt le déséquilibre fatal.
Des signes avant-coureurs
Mois après mois, les éléments constitutifs d’une catastrophe se mettent en place. Plusieurs événements récents constituent autant de signaux d’alarme :
- En novembre 2008, face à l’augmentation massive du chômage en Chine, le gouvernement chinois annonce un plan de relance de 590 milliards de dollars, principalement axé sur une politique de grands travaux, et annonce qu’il est prêt à dépenser beaucoup plus si nécessaire. En effet, le nombre de chômeurs croissant à grande vitesse et les manifestations se multipliant, le gouvernement chinois pourrait sauter le pas et instaurer des prestations sociales pour calmer les tensions. Conséquence : chaque dollar dépensé en Chine pour soutenir l’économie et acheter la paix sociale ne pourra être utilisé pour se procurer des bons du Trésor américains.
- En février 2009, Hillary Clinton, à peine promue secrétaire d’État (c’est-à-dire ministre des Affaires étrangères) se rend à Pékin avec pour principal objectif de s’assurer que les Chinois vont continuer, comme par le passé, à souscrire des bons du Trésor américains.
- Le 13 mars, Wen Jiabao, Premier ministre chinois, déclare que, compte tenu des montants astronomiques que les Chinois ont prêté aux Américains (de l’ordre de 2 000 milliards de dollars, soit 2 trillions), la sécurité des avoirs chinois aux États-Unis est source d’inquiétude pour Pékin. Il demande au gouvernement américain de respecter ses engagements et de garantir la sécurité des avoirs chinois aux États-Unis…
- Le 19 mars, la Réserve fédérale américaine annonce qu’elle va acheter pour 300 milliards de bons du Trésor américain. Qu’est ce que cela signifie ? Schématiquement, que l’État américain se prête à lui-même en créant 300 milliards de dollars, très certainement parce que les Chinois ont refusé de souscrire à une émission. Conséquence immédiate : le dollar chute face à l’euro, passant en quelques heures de 0,77 € à 0,73 € pour un dollar.
- Le 23 mars, Zhou Xiaochuan, Président de la Banque centrale chinoise, publie un article sur le site de son institution. Il y affirme que la crise nécessite une réforme audacieuse de l’actuel système monétaire international et plaide pour la mise en place d’une monnaie de réserve internationale, contrôlée par le FMI. Les Chinois plaident donc ouvertement pour la fin du règne du dollar et souhaitent une transition en douceur entre le système actuel et une monnaie de réserve supranationale. Une telle proposition est bien sûr politiquement inacceptable à Washington.
Le jour où tout dérapera
Comme toujours en pareil cas, un événement mineur (une déclaration intempestive ou des bons du Trésor américain qui trouvent difficilement preneurs, par exemple) déclenchera un mouvement de panique, exactement comme pour la crise des subprimes. La croyance bien établie selon laquelle les Chinois soutiendront éternellement le cours du dollar pour maintenir leur flux exportateur vers les États-Unis n’aura fait que masquer une évidence : on ne peut pas vivre éternellement à crédit en faisant marcher la planche à billets. Un jour, plus personne ne vous prête ni ne veut de votre monnaie. À ce moment-là, le dollar s’effondrera, précipitant les États-Unis dans l’hyperinflation et le chaos.
Le règne du privé
À quoi assistera-t-on alors ? Une faillite de l’État fédéral ? L’hypothèse, qui pouvait sembler absurde avant la crise financière, ne l’est plus tout à fait aujourd’hui : certains États, notamment la Californie, sont déjà au bord du gouffre.
Dans ce scénario, on doit considérer la possibilité que des entreprises privées émettent alors des moyens de paiement, créent un « dollar bis » et établissent ainsi leur toute-puissance, reléguant loin derrière les prérogatives de l’État fédéral. On atteindrait alors le stade (peut-être) ultime du capitalisme, la quasi-disparition de l’État et la privatisation totale d’un pays.
Tensions internationales
Et sur le plan politique ? Quelles seraient les conséquences d’une telle crise ?
Au plan externe, les Américains auront besoin de trouver des coupables : Chinois, Russes, Arabes, Européens… on peut s’attendre à une escalade des tensions internationales, aux soubresauts violents d’un empire qui ne se résigne pas à perdre sa suprématie internationale et joue alors sa dernière carte, la puissance militaire, pour conserver son rang.
Montée de l’irrationalité
Au plan interne, la chute du dollar, c’est la marque de Satan. Le billet vert, sur lequel est inscrit In God We Trust, est le ciment de la société américaine. Sa chute constituera un symbole dont l’interprétation dérapera dans l’irrationnel : dans un pays où les sectes fondamentalistes et les bigots de tout poil ont acquis une influence déterminante, ce sera le signal de l’Apocalypse.
Montée de l’irrationalité, xénophobie et sentiments religieux extrêmes seront alors les nouveaux piliers de la politique américaine. Dans cette optique, le parti républicain, revenu au pouvoir et complètement contrôlé par son aile droite ultra-religieuse (le règne de Bush III !), pourrait se transformer en parti théocratique.
Vers une tiers-mondisation des États-Unis ?
Déclin abyssal du rôle de l’État au profit des opérateurs privés, privatisation de ses fonctions tutélaires (armée, justice, etc.), privatisation de villes, voire d’États, on risque alors d’assister à une tiers-mondisation de la société américaine, avec un accroissement sans précédent des inégalités.
Corollaire de cette tiers-mondisation, on peut s’attendre à une montée fantastique de la violence, notamment dans les grands centres urbains. Seule solution pour les Américains qui ne voudront pas vivre dans cette jungle : « mettre les chariots en cercle », comme au temps de la conquête de l’Ouest, c’est-à-dire rejoindre des « communautés » qui protègeront leurs membres.
La nature de ces communautés pourrait être très variée, depuis le groupe ultra-religieux qui prêche la fin des temps, jusqu’à la société – ou le groupe de sociétés – qui garde ses employés (en fait quasi-prisonniers) derrière de hauts murs entourés de barbelés, à l’abri desquels on leur assure emploi et sécurité, à la condition implicite de renoncer totalement à leurs libertés et droits civiques : on n’est bien sûr plus en démocratie mais dans un système de type féodal ou moyennageux où un nouveau seigneur règne sur une armée de serfs en échange de la protection qu’il leur consent.
En conclusion, les remèdes « classiques » mis en œuvre pour traiter le mal à court terme (la crise économique et financière) pourraient bien être le déclencheur d’une pathologie infiniment plus grave… ou quand le médicament devient poison.
Lundi
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