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Laura, 27 ans, Bac + 5, emploi précaire assuré

Dimanche, février 8th, 2009

Elle s’appelle Laura. Après un Bac L brillamment obtenu, elle a choisi de poursuivre ses études en classe préparatoire : Hypokhâgne et Khâgne, « la voie royale » lui disaient ses professeurs. N’ayant pas réussi à intégrer Normale Sup, elle a poursuivi ses études par un Master de lettres (Bac +5) puis, pour compléter sa formation théorique par un diplôme plus « opérationnel », plus « proche des besoins des entreprises », elle a décroché à 24 ans un Master d’édition.

En résumé, un très bon parcours d’études supérieures, à l’issue duquel Laura devrait raisonnablement espérer un « job » à la hauteur de ses compétences et du niveau de sa formation.

laura-27-ans.jpgC’est là que tout se gâte : depuis 3 ans, l’univers professionnel de Laura se compose d’une succession de stages ou de CDD rémunérés entre 1 400 et 1 700 € bruts par mois. Son espoir ? Intégrer en CDI une maison d’édition ou un groupe de presse. Ses chances de réussite ? Faibles ou très faibles si elle souhaite obtenir un salaire mensuel brut de l’ordre de 2 000 €, plus sérieuses si elle accepte de se contenter de 1 400 à 1 500 € mensuels.

Certains diront que Laura n’est pas à plaindre, que des centaines de milliers de jeunes sont confrontés à des difficultés bien plus grandes, n’ont aucune chance de décrocher un job digne de ce nom, qu’à 20 ans tout espoir sérieux d’une vie sociale « normale » a pour eux totalement disparu. Alors, où est le problème ?

Avant de répondre à cette question, il faut savoir qu’aujourd’hui, des Laura, il en existe des dizaines et des dizaines de milliers : une population de 25 à 35 ans, urbaine, possédant un niveau d’études supérieures qui s’échelonne de Bac + 3 à Bac + 5 ou 6, souvent féminine (58 % des étudiants de l’enseignement supérieur sont des étudiantes…).

On assiste donc à l’émergence, ou plutôt à la croissance, d’une nouvelle catégorie sociale : les diplômés (on pourrait presque dire « sur-diplômés ») précaires et sous-payés. Si l’on excepte les formations les plus renommées, du type ENA ou HEC, où les admis sont de plus en plus souvent les enfants de ceux issus de la même école, on observe qu’un nombre croissant de jeunes – ou un peu moins jeunes – diplômé(e)s ne trouvent plus dans les entreprises débouchés et salaires correspondant à leur niveau de formation.

Une des raisons principales de cette précarité est la « nouvelle approche » du travail exigée par les actionnaires des entreprises, notamment les plus importantes. Pour toute activité existante, pour tout nouveau projet, le mot d’ordre est toujours le même : la variable « salaires » fera toujours l’objet de la compression la plus forte, en utilisant toute la panolie des ressources possibles (stages, sous-traitance à l’étranger, CDD, etc.). Les véritables investissements sont réservés aux postes hors salaires : immobilier, développements informatiques et logiciels, machines, éventuellement études.

Dans tous les cas, l’entreprise cherchera à ne pas embaucher ou à restreindre l’emploi existant pour atteindre ses objectifs et améliorer ses bénéfices. Les sociétés ont aujourd’hui totalement renoncé à investir dans leurs salariés, devenus une variable d’ajustement corvéable à merci. Et le phénomène touche tous les postes, à l’exception d’une poignée de cadres dirigeants. Il est particulièrement visible parmi la population des jeunes diplômés.

Cette nouvelle donne représente une rupture totale avec le shéma qui prévalait depuis 50 ans : les diplômés constituaient la « réserve » de futurs dirigeants et devaient être intégrés, via le salaire, le titre, la fonction, dans le groupe des classes moyennes supérieures, à la fois pour constituer un groupe de soutien aux classes dirigeantes et, pour ceux qui étaient issus des classes populaires ou moyennes inférieures, servir d’exemple et de relais auprès de ces mêmes classes, élément indispensable de la paix sociale.

Ce shéma est aujourd’hui brisé : quel que soit son diplôme, le diplômé restera dans la classe sociale dont il est issu, le peu de considération professionnelle dont il est l’objet (que ce soit du point de vue du salaire, de la fonction ou des perspectives) ne lui permettant d’envisager aucune progression sociale déterminante. C’est le retour à l’Ancien Régime où la classe sociale de destination est déterminée par la naissance, non par le mérite ou la compétence.

Cette situation est évidemment éminemment explosive et les classes dirigeantes, aujourd’hui dans un shéma autarcique de reproduction, font tout pour masquer le phénomène, en minorer ou en relativiser les effets : on ouvre quelques classes prépas aux enfants des banlieues défavorisées et autres attrape-nigauds surmédiatisés en espérant que l’arbre cachera la forêt. Ce faisant, ces mêmes classes dirigeantes essaient d’établir un lien direct, un essai de connivence, avec les classes sociales les plus défavorisées, en éliminant les classes moyennes du processus. On cite donc en exemple quelques « réussites de l’immigration » à Sciences Po pour faire croire qu’une possibilité d’ascension sociale existe encore, en « jouant » les enfants des banlieues contre ceux des classes moyennes : diviser pour mieux régner…

Traduit en termes politiques, l’absence de débouchés pour Laura se traduit par une frustration croissante des classes moyennes, traditionnels soutiens de la droite ou d’une gauche modérée. À ce jour, la seule manifestation visible de frustration des « Laura » s’est exprimée à travers le bulletin de vote : cet électorat jeune, urbain, diplômé et précarisé, a fait basculer ou a conforté à gauche un nombre croissant de villes lors des dernières élections municipales. Mais demain ? La précarisation accélérée des Laura, conséquence de la crise économique et sociale qui aura lieu en 2009, sera-t-elle le détonateur d’une crise politique ?

Lundi
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